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Interview de Abderrahmane Sissako pour "Timbuktu"

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Présenté en ouverture au 67eme Festival de Cannes, Timbuktu, du réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako, a reçu un accueil triomphal sur la Croisette, se révélant un redoutable compétiteur pour les dix-huit films en lice en compétition officielle. Le film illustre le drame vécu par une famille malienne de la banlieue de Tombouctou, aux prises avec les milices djihadistes. Tourné à Tombouctou et dans un village de l'est de la Mauritanie, le film raconte le quotidien de la ville malienne occupée par les islamistes en 2012. À travers les yeux de la famille de Kidane, le réalisateur révèle le joug des extrémistes religieux et les diverses interdictions qui en découlent, toutes plus grotesques les unes que les autres. Le résultat est un film poétique, poignant et subtil, bien éloigné des images propagées par les journaux télévises. La photographie est lumineuse et chatoyante, la bande-son subtile et utilisée toujours à bon escient, le tout teinte d’un humour bienvenu pour supporter l’innommable. Certaines séquences sont déjà cultes comme cette magnifique partie de foot sans ballon, grandiloquente, où l'imagination des enfants prend le dessus sur la bêtise des djihadistes d'AQMI.

Film lumineux, plaidoyer loquent contre l'obscurantisme et mélopée poétique au continent africain, le long-métrage d'Abderrahmane Sissako est un candidat sérieux pour la Palme d'Or, unique film africain de cette 67ème édition. La critique est d'ores et déjà dithyrambique et les applaudissements furent nourris à l’issue de la projection.

Lors de la conférence de presse de Timbuktu qui a suivi la projection, le réalisateur malien de cinquante-trois ans n’est pas parvenu à contenir ses larmes en évoquant son film et le courage de ceux qui ont vécu "un combat silencieux". Abderrahmane Sissako s’est avoué heureux d'avoir réussi son entrée en compétition officielle.

Que raconte votre film?

Non loin de Tombouctou tombée sous le joug des extrémistes religieux, Kidane mène une vie simple et paisible dans les dunes, entouré de sa femme Satima, sa fille Toya et de Issan, son petit berger âgé de douze ans. En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des djihadistes qui ont pris en otage leur foi. Fini la musique et les rires, les cigarettes et même le football… Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Des tribunaux improvisés rendent chaque jour leurs sentences absurdes et tragiques. Kidane et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin bascule le jour où Kidane tue accidentellement Amadou le pêcheur qui s'en est pris à GPS, sa vache préférée. Il doit alors faire face aux nouvelles lois de ces occupants venus d’ailleurs.

Comment est née l’envie de relater des évènements si violents?

L’élément déclencheur de ce projet, c’est la lapidation d’un couple d’une trentaine d’années à Aguelhok (ndlr. au Nord du Mali). Cela s’est passé dans la grande indifférence des médias. Aujourd’hui, on parle plus facilement de la sortie de nouveaux téléphones que des gens qui meurent. L'élément déclencheur, pour moi, a donc été la lapidation de ce couple dans un petit village au nord du Mali. Pas l'évènement en lui-même, mais parce qu'on n'en a pas parlé. Le monde est fait de telle sorte aujourd'hui, que lorsqu'un nouveau téléphone portable sort, toute la presse en parle et on devient indifférent à l'horreur si on ne fait pas attention. Il m’importe de raconter des histoires essentielles.

Quel regard portez-vous sur ces djihadistes?

Dans chaque être humain, il y a une complexité. Il y a le mal mais aussi le bien. C'est important de se dire qu'un djihadiste, c'est quelqu'un qui nous ressemble aussi et qui certainement, à un moment de sa vie, à basculer dans quelque chose... Quand on raconte une histoire, on essaie de l'humaniser au maximum. Il faut que l'on puisse voir une fragilité, à chaque instant. Celui qui maltraite peut douter, message que l’imam de la ville n’a de cesse de répéter au chef des djihadistes.

Lors de l’ovation a l’issue de la projection, vous n’avez pu contenir vos larmes …

Peut-être que je pleure à la place des autres, de ceux qui ont véritablement vécu cela, qui ont eu une réelle souffrance. Nous on s’approprie tout. Tout me revient à moi, à l’équipe, on devient ceux qui ont eu le courage de faire ce film, ceux qui sont forts. Mais le vrai courage c’est celui de ceux qui vivent, qui ont vécu au quotidien ces moment-là. Ils ont fait un combat silencieux, le vrai combat de l’homme, de l’être humain. Pour moi, les combattants ce sont ceux qui dansent, ceux qui jouent au foot sans ballon. Comme toujours, à la fin de toute chose, c’est une personne, un groupe de gens qui récupèrent tout. Le monde est fait comme ça.

Vos comédiens sont poignants de vérité. Quel directeur d’acteurs êtes-vous?

Je ne suis pas à l'aise du tout sur un plateau de tournage, je ne supporte pas ça. On est seul face à une soixantaine de personnes qui travaille et on doit faire semblant que l’on sait tout. Je suis entièrement d’accord avec Otar Iosseliani, qui disait que ce qui est intéressant sur un plateau, c’est le silence. Quand il est face aux acteurs, la chose qu’il a vraiment envie de faire, c’est de retourner chez lui. Et puisqu’il ne peut pas, il prend sa tête entre ses mains, et là il y a un silence… Tout le monde pense qu’il réfléchit. C’est très important de créer chez l’autre cette capacité de te faire confiance comme si tu savais. Et c’est à ce moment-là que l’acteur va beaucoup plus loin. Moi, je le mets en situation, mais après j’ai envie de m’échapper et d’être surpris par ce qu’ils ont au fond d’eux-mêmes.

Votre film présente des séquences de pure magie; comment parvenez-vous à cet onirisme?

La magie du cinéma ne dépend pas du réalisateur. La magie du cinéma est dans les possibilités que t’offrent la vie et le cinéma, si tu fais confiance, si tu n’es pas dans des schémas établis, avec le casting vérifié trois mois à l’avance… L'important c'est quand tu fais confiance et que l’on te fait confiance aussi, comme la productrice Sylvie Pialat qui, a aucun moment, n’a douté de ce film. Un film il faut y croire dès le départ, aussi bien les acteurs, l’équipe, que ceux qui donnent l’argent. Tout repose sur la confiance. Je crois que c'est bon pour le cinéma quand on fait confiance aux gens. Quand on fait confiance, l’autre te rend fragile et c’est ta fragilité qui fait le film. On ne peut pas faire le film quand on n’est pas fragile.

Avec humour, vous pointez les aberrations des interprétations extrémistes des djihadistes …

C’est, en effet, dans l’Islam qu’il faut mener le combat pour que d’autres ne se l’approprient pas, comme les extrémistes, qu’ils soient salafistes ou wahhabites. Je parle de ceux qui défoncent les portes des mosquées ou qui arrivent à Tombouctou sans même parler la langue du pays. Je crois qu’il faut que l’Afrique s’indigne plus fortement et plus souvent. Je souhaite que l'on garde espoir dans la lutte contre le fanatisme religieux, soulignant le rôle capital joué par les femmes qui, même voilées, ne courbent pas l'échine et luttent.

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