Actualité & Articles
Locarno 2015: toute la couverture

Locarno 2015: Bulle Ogier rencontre le public

Rédigé par |

Festival de Locarno, mardi 11 août: c'est le grand jour de Bulle Ogier

La comédienne française, épouse à la ville du réalisateur Barbet Schroeder, aussi présent à Locarno pour y présenter son dernier film, Amnesia, est arrivée au Spazio Cinema, chaussée de ses lunettes de soleil qu'elle ôte pour cette rencontre avec le public. Soudain, elle semble surprise par l'importante foule massée dans cet espace confiné, impatiente de l'entendre parler de sa carrière. Avec amusement, Bulle Ogier avoue, en toute franchise: «Quand on m'a parlé d'une réunion à 13h30 avec le public, je pensais qu'en venant au Festival de Locarno, il s'agissait de voir et présenter quelques films, manger ou faire une sieste». Bulle Ogier poursuit, plaisantant au sujet de Paris Hilton: « Cette star est dans tous les festivals, mais je ne comprends pas ce qu'elle y fait. Heureusement, elle ne vient pas à Locarno». (rires)

Au cours de sa carrière, l'actrice française, qui vient de fêtér ses 76 ans, a joué dans plus de 100 films, associant son nom en particulier aux films de Jacques Rivette, Marguerite Duras et Barbet Schroeder. Bulle Ogier (née Marie-France Thielland) se plonge, à l'occasion de cette rencontre, dans un voyage dans le passé, mais s'enthousiasme aussi à parler de la technique de travail de ces divers cinéastes avec lesquels elle a travaillé, de son parcours tant au théâtre qu'au cinéma.

Un voile de tristesse passe... Bulle Ogier évoque sa fille, Pascale Ogier, héroïnne rohmérienne, fruit de ses amours de vacances avec le musicien Gilles Nicolas. La jeune interprète de La Pleine Lune à Paris d'Eric Rohmer  disparaît prématurément, à l'âge de 26 ans, d'une crise cardiaque, moins de deux mois après avoir remporté la Coupe Volpi de la meilleure actrice au Festival Venise.

Bulle Ogier poursuit et égraine les noms illustres du Septième Art avec lesquels son nom est associé: Manoel de Oliveira, André Téchiné, Luis Buñuel, Philippe Garrel, Rainer Werner Fassbinder, Xavier Beauvois, Jacques Audiard, Alain Tanner, Claude Lelouch, Werner Schroeter, André Delvaux, Raoul Ruiz et Olivier Assayas.

©Festival del Film Locarno / Massimo Pedrazzini
L'actrice raconte qu'elle préfère parler de vie plutôt que de carrière. "Marc'O m'a appris à jouer différemment, Duras l'importance des mots."

La discrète Bulle Ogier est bel et bien venue sur la pointe des pieds à cette rencontre: «Je pensais que je ne serais pas venue…» «Il y a d'autres choses intéressantes à faire, soupire-t-elle avec l'air modeste, en affirmant, je n'ai pas eu l'impression d'avoir fait quoi que ce soit dans ma vie pour obtenir le Prix d'honneur pour ma carrière mais la nuit dernière, je me suis rendue compte de deux ou trois bonnes choses que j'avais faites et je me suis que je méritais ce prix». Quelle modestie pour une si grande carrière!

Les débuts

«Je n'avais pas l'intention de devenir une actrice et semblais plus orientée vers la peinture et la musique. Je me suis mariée très jeune, j'ai divorcé très tôt et j'ai fait divers petits boulots. J'ai également travaillé avec Coco Chanel, même si c'était ennuyeux. Pour moi, Marc'O qui fut une rencontre cruciale grâce à laquelle j'ai commencé à être une actrice dans la pièce Les idoles, ensuite dans le film de 1967 avec Pierre Clementi. Il nous a fait lire de nombreux textes intéressants, y compris du surréalisme comme André Breton. La façon dont il a changé ma manière de jouer au théâtre était particulièrement importante; Il voulait que les acteurs soient créatifs et non au service du texte. Les Idoles a été couronné de succès, mais à un certain point Marc'O a décidé d'abandonner et de rentrer en Italie pour se consacrer à la politique».

De sa longue carrière, Bulle Ogier dévie, affirmant donc qu'elle préfère parler de sa vie: «J'ai atterri au cinéma pour échapper à mon environnement, qui se composait principalement de musique et de peinture-J'ai ensuite commencé à apprendre à jouer à l'American Center, différemment des conventions qui ont résisté pendant des décennies. J'ai fait cette expérience collective, celle de l'American Center et comprenait également des sessions du soir de type psycho-sociologique.

©Festival del Film Locarno / Massimo Pedrazzini

Jacques Rivette et l'improvisation

«Rivette m'avait déjà demandé de travailler avec lui dans La Religieuse (1965) pour un rôle secondaire. L'amour fou, en 1969, a introduit sur le plateau tout le groupe de Marc'O et, ensuite, nous avons travaillé dans un groupe très uni, et cela a déjà été plus facile. Souvent, Jacques nous a demandé d'improviser mais derrière, il y avait toujours un scénario précis. Il allait souvent voir les films de John Cassavetes et Ingmar Bergman. Il en alimentait non seulement ses oeuvres mais aussi la façon dont il travaillait avec ses actrices et acteurs. En plus du maître suédois, il aimait et parlait souvent de Hitchcock et de Minnelli. Dans la comédie fantastique Céline et Julie vont en bateau (1974), où je me trouvais Juliet Berto, il nous avait demandé de lire Henry James, dont il a ensuite pris des extraits. Pour avoir beaucoup travaillé avec Jacques Rivette, j'aimerais dire de lui qu'il est pas le réalisateur qui utilise les acteurs contrairement à la réputation qu'on lui a faite».

Le cinéma des années 60

«Quand j'ai vu Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg dans À bout de souffle fut un choc. A la fin de cette décennie, j'avais également collaboré avec André Téchiné pour son premier long métrage, Pauline s'en va (1975). Nous avons commencé le tournage en 1967, puis, comme l'argent manquait, nous avons terminé en 1969. Pendant ce temps, André avait changé et est entré en analyse. Ensuite, il y avait aussi Mai 68.

Marguerite Duras

Avec elle, il n'y a pas de règles. Marguerite est un écrivain, mesurant chaque mot. Avec elle, j'ai appris à dire de la manière la plus profonde et réelle que possible tout en donnant de la voix dans l'espace, et en considérant aussi la composante ludique et burlesque des textes. Sur la scène, parfois, elle fermait les yeux et me disait: «Je suis intéressée avant à t'écouter». C'est grâce à son amour des mots que je me mets à rêver de jouer dans des films commerciaux américains bien que je ne sois pas certaine d'en être capable».

Expérience avec Fassbinder dans la troisième génération

«La première scène était presque toujours la bonne. Nous commencions à 8 heures du matin nous finissions à 5 heures, dans la soirée, à Berlin, par 25 degrés en dessous de zéro. Quand Fassbinder est venu me voir à Paris, il me parlait sur un ton très amical et en anglais. En Allemagne, il ne parlait qu'allemand. Sur le plateau, Fassbinder mettait les acteurs en concurrence pour tirer le meilleur de ses comédiens. Il ne parlait que l'allemand, et je ne comprenais rien. Lelouch et lui étaient encore les seuls qui faisaient tout eux-mêmes, tenant la caméra à la main».

©Festival del Film Locarno / Massimo Pedrazzini

Nouvelles générations

«Xavier Beauvois travaillait comme assistant quand il avait 17 ans il travaillait sur le tournage de Mon Cas (1986), de Manoel de Oliveira et m'avait promis que, s'il faisait un film, il le ferait avec moi. Je ne pensais pas qu'il songerait à moi mais ce fut le cas : en 1995, il m'a appelée pour son deuxième long métrage, N'oublie pas que tu vas mourir».

Entre l'art et la vie

«Dans chaque personnage, il y a toujours quelque chose de moi-même. Voilà ce que nous a appris la Nouvelle Vague. Chaque personnage parle un peu de nous-mêmes. Avant, je devais construire à l'intérieur, maintenant j'aime composer parce que je me vois attribuer des rôles très différents de ce que je suis. Au fil des ans, et surtout ces derniers temps, à la place, j'ai appris à composer avec les rôles qu'on m'a proposés récemment:  ce sont des rôles de femmes très âgées, souvent malades, parfois presque moribondes. Malheureusement, le temps nous met face à face avec notre propre changement. Soit vous vous adaptez soit vous arrêtez votre carrière pour laisser une autre image au public comme l'ont fait Greta Garbo et Brigitte Bardot».

Bulle Ogier poursuit

«Une femme malade ou en train de mourir .... Je ne sais pas si je vais accepter ce rôle, trop triste même s'il s'agit du passage du temps, un vrai cauchemar pour de nombreux acteurs, n'est-ce pas?»

La comédienne de nous rassurer aussitôt, avec candeur: «Mon intention est de continuer à jouer».

©Festival del Film Locarno / Massimo Pedrazzini

Croisée, de manière fortuite, quelques heures plus tard, à la réception de l'Hôtel Belvedere, Bulle Ogier accepte de répondre à quelques questions sur le Pardo d'honneur à sa carrière que vient de lui attribue le Festival de Locarno: «Quand je suis montée sur la scène de la Piazza Grande, devant cette foule immense et impressionnante de 8000 spectateurs, religieusement concentrés à écouter mes paroles, je songeais à remercie Freddy Buache, que j'avais croisé dans l'après-midi et grâce à qui j'ai pu décrocher bien des choses. Mais, une fois sur l'estrade, j'étais si émue et impressionnée que j'ai commencé à énumérer d'autres personnes et je n'ai plus pu revenir à Freddy. Je saisis l'occasion de vous répondre pour le remercier de ce qu'il a fait pour moi. Je l'ai vu fatigué et essoufflé; cela me chagrine. Et sur le "palco" de la Piazza Grande, ne trouvez-vous pas que j'ai bafouillé?»

Alors que je rassure Bulle Ogier sur sa prestation très émouvante, la comédienne poursuit: «Je suis heureuse de ce prix, je me réjouis de voir le film de Barbet (Schroeder, Amnesia) ce soir sur la Piazza. Mais je vous avoue que je me réjouis de rentrer à Paris poser mes valises. Je suis en vadrouille depuis des semaines: Moscou, Gstaadt, Lausanne, et maintenant Locarno. Venir au Festival était une belle expérience mais il me tarde de me poser».

Dans le même sujet...

Locarno 2015: Panorama Suisse

Posté par |

Découvrez du 6 au 15 août des films suisses actuels au 68ème Festival del film Locarno. Y seront présentés des films ayant été des succès dans d’autres festivals, les favoris du public tout comme des films pas encore sortis en salles.

Locarno 2015: Rétrospective Sam Peckinpah

Posté par |

Cette année, le festival tessinois consacre sa rétrospective au grand réalisateur américain, avec un portrait le plus complet possible d'un des grands auteurs du cinéma et de la télévision.

Locarno 2015: Andy Garcia rencontre le public

Posté par |

L'acteur était convié par le Festival de Locarno pour un prix d'excellence à vie. Actuellement, il travaille sur un projet consacré à Hemingway, snobe la télévision et pense souvent à sa terre natale, "son" Cuba: «Tant qu'il y la famille Castro au pouvoir, je ne reviendrai pas.»

Locarno 2015: Michael Cimino rencontre le public

Posté par |

Le réalisateur, scénariste et producteur lauréat d'un Oscar, auteur de chefs-d'œuvre tels que "The Deer Hunte"r (1978) et "Heaven's Gate" (1980), est arrivé au Festival du film de Locarno pour y recevoir le Léopard d'honneur. En attente d'un nouveau film depuis vingt ans, il précise: «Je préparais un parfait remake pour Clint Eastwood, mais il a dit non.»

Locarno 2015: "Entertainment" de Rick Alverson

Posté par |

La prestation de Turkington dans Entertainment est indéniablement forte mais pour les spectateurs européens, qui ne sont pas familiers avec Neil Hamburger, cet anti-comique, il est difficile de rentrer dans le film qui s'étiole et aurait pu aisément être amputé d'une demi-heure.

Locarno 2015: "Heimatland"

Posté par |

"Heimatland" bouscule, met mal à l'aise et c'est salvateur à l'heure du politiquement correct et de l'édulcoration maladive qui s'empare de plus en plus des gens qui brandissent l'étendard de la tolérance pour excuser tout et n'importe quoi, comme si l'on vivait dans un monde parfait, où chacun pourrait faire ce qu'il voudrait.