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Capitaine Thomas Sankara

 
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Les cinéphiles se souviennent avec émotion du magnifique film de Raoul Peck rendant hommage à la figure emblèmatique de Patrice Lumumba, intitulé d’ailleurs sobrement Lumumba (2000). Son charisme, ses revendications, pacifiques et ses discours ont ouvert la voie aux décolonisations du continent africain et fait bien des émules: au nom de la liberté des anciennes colonies encore sous la tutelle de la France, nombre des grandes figures y on mené les revolutions vers les indépendances. Pour l’ex-Haulte-Volta, dorénavant appellee Burkina Faso, la révolution a été menée par le jeune capitaine Boukari Kaboré, dit "Le Lion du Boulkiemdé", pour avoir joué un rôle déterminant pendant la Révolution aux côtés des capitaines Thomas Sankara et Blaise Compaoré.

En un laps de quatre ans, Thomas Sankara modernise le pays, construit des bâtisses solides tout en étant soucieux de l’environnement, alphabétise et revendique la parité entre hommes et femmes, condamnant les mutilations sexuelles infligées aux femmes, ce qui est révolutionnaire pour l’époque. Mais le 15 octobre 1987, le monde s’effondre. Thomas Sankara est assassiné, et Boukary tombe dans le collimateur du nouveau pouvoir dirigé par leur ami et compagnon d’armes, Blaise Compaoré.

Si le documentaire Sur les traces du lion levait le voile sur plusieurs zones d’ombre de la Révolution burkinabè et sur Boukari, il fallait un film entier consacré au charismatique Capitaine et feu Président Thomas Sankara.

C’est le défi que s’est lance Chritophe Cupelin qui a réalisé Capitaine Thomas Sankara, consacré coup de cœur de la 29e édition du Festival international du cinéma Vues d’Afrique, à Montréal. Cinéaste suisse vivant entre la Suisse et le Burkina Faso, Christophe Cupelin, formé à l’Ecole Supérieure d’Art Visuel de Genève dirige Laïka Films, la structure de production qu’il a fondée en 1993. Présent au Burkina Faso en 1985, il est l’un des témoins privilégiés de la révolution de l’ancien président burkinabè Thomas Sankara, ce qui lui permet d’avoir un double regard, à la fois extérieur et inhérent aux tumultes que vit le pays à cette époque,

Il y a pourtant eu déjà plusieurs films sur Thomas Sankara et, à ce titre, on peut considérer qu’il s’agit d’un film de plus. Mais le cinéaste suisse espère qu’il y en aura encore beaucoup d’autres car le mystère autour de la mort de Thomas Sankara reste tout entier, même après avoir visisonné son film pourtant très documenté. Ce personnage historique qui mérite un traitement cinématographique, littéraire, artistique, sociologique, politique tant les zones d’ombre au sujet de son assassinat demeurent troublantes. Au Burkina Faso,les gens continuent à parler de Thomas Sankara mais les langues ne peuvent pleinement se délier puisque Campaoré est toujours au pouvoir.

En ce sens, le documentaire de Christophe Cupelin apporte quelques nouveaux éclairages, se voulant un recueil d’archives sur Thomas Sankara et, dans ce sens-là, il se distingue des autres films sur l’ancien président. Témoin de cette révolution, fortement marqué, Cupelin souhaitait faire un film sur Thomas Sankara, car, selon lui, en l’assassinant, on a assassiné la revolution, annihilant tous les espoirs nourris par les Burkinabés.

La forme du film, le documentaire, a été déterminée par des impératifs économiques, car le réalisateur n’a reçu aucun soutien pour faire ce travail. En effet, réaliser un film sur Sankara, d’ordre fictionnel ou documentaire, n’intéressait personne en Suisse. A force de persévérer, Christophe Cupelin y est parvenu en recourant  à des archives, tant personnelles que des sources institutionnelles provenant de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), en France, et de la Télévision suisse.

Envisageant initialement de diffuser le film au Burkina, la première mondiale a eu lieu en Suisse car, à Ouagadougou, Le réalisateur n’a jamais reçu de réponse du Festival Cinéclub de Walib. De même, son documentaire n’a pas été sélectionné au Fespaco. «J’ai été contacté par la société civile qui souhaitait passer le film lors de la commémoration du 25e anniversaire de la mort de Thomas Sankara, le 15 octobre 2012.» Naïvement Christophe Cupelin y a cru, jusqu’à ce qu'il arrive à Ouagadougou où personne ne l’attendait! Le film n’a donc jamais été officiellement diffusé au Burkina mise à part une petite projection privée. Vu l’omertà qui y règne, personne ne veut passer le film au Burkina.

Si ce documentaire de Cupelin ravive les avancées considérables qu’effectua Sankara en seulement quatre ans et ouvre plusieurs pistes sans les explorer à fond, laissant les spectateurs sur leur  faim, ce film a le mérite de rappeler une des figures emblématiques des révolutions africaines, et, de toute évidence, dérange. Christophe Cupelin l’interprète comme une autocensure de la part du Festival Ciné Droit Libre, des militants du 15 octobre, de la société civile, des fédérations de cinéclubs… Officiellement, de la part de l’Etat burkinabè, donc de l’ex-ami de Sankara, le president Campaoré, il n’y a pas de problème à ce que le film soit diffusé.

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