Critique

Dunkerque

 
Critique par |

O temps, suspends ton vol

Toujours fasciné par la notion du temps, le réalisateur de la guimauve intersidérale pour cœurs d’artichaut qu’était Interstellar réussit un film monumental qui fera date grâce à son approche novatrice et à sa mise en scène qui s’éloigne des sentiers battus des produits du genre vus ces dernières décennies.

Sans revenir trop loin, on pourrait dire que la guerre, et en particulier la Seconde Guerre Mondiale, a été traitée dernièrement par le Septième Art de manière frontale, brutale et viscérale, comme l’atteste Saving Private Ryan de Spielberg ou, plus récemment, Hacksaw Ridge de Mel Gibson, pour ne citer qu’eux. Les deux mamelles de ce cinéma consistaient à mettre en lumière l’héroïsme et la souffrance en insistant sur des plans iconiques où le sang et les cris se mêlaient dans une sorte de lyrisme réaliste. Ceux qui s’attendent au même traitement avec le dernier long métrage de Christopher Nolan risquent fort d’être déçus car, comme à son habitude, (la trilogie Batman mise à part) le cinéaste britannique joue plus sur la notion de temps que sur le spectacle comme on l’entend aujourd’hui, à savoir violent et taillé au hachoir de boucher, avec son cortège d’agonies franches et viriles, de chairs déchirées, le tout baigné, pour ne pas dire noyé, dans la couleur rouge exprimant le liquide vital par excellence, le sang.

Christopher Nolan pose ses marques dès le début, au sortir de la scène d’introduction où l’on quitte un univers urbain pour rejoindre la plage, avec trois incrustations de texte qui interpellent d’emblée: la jeté - une semaine, la mer - un jour, les airs - une heure. Il va donc par la suite effectuer un montage parallèle de génie entre trois lieux associés à trois durées différentes en parvenant brillamment à les faire se rencontrer. C’est une prouesse parfaitement hallucinante, loin de tout exercice de style, qui ne peut qu’être saluée avec la plus grande déférence. Quand on sort de Dunkerque, on a un sentiment étrange: on a l’impression d’avoir passé une éternité assis dans une salle obscure alors que le dernier long métrage de Christopher Nolan ne dure qu’un peu plus d’une heure trois quarts. Généralement ce sentiment n’est pas en faveur de l’oeuvre et la dessert mais ici c’est l’inverse qui se produit, car le cinéaste parvient à dilater le temps de manière prodigieuse.

Sur la jetée, c’est l’interminable attente de centaines de milliers de soldats britanniques à laquelle on assiste pendant une semaine: ils font la queue pour embarquer à bord des bateaux venus à leur rescousse afin de les ramener en direction de leur terre natale. Sur mer, on s’attache à un père et son fils accompagnés d’un jeune ami qui font partie d’une mission de solidarité pour venir en aide à leurs compatriotes attendant sur les plages de Dunkerque avec leur petit navire de plaisance: une journée de participation à l’effort de guerre. Et dans les airs, on suit trois Supermarine Spitfires ayant pour tâche d’empêcher au mieux l’ennemi de saboter le sauvetage en cours: opération d’une heure. Ainsi la famille de marins repêche, de jour, le rescapé d’un destroyer torpillé de nuit et le pilote d’un avion forcé d’amerrir quelques instants plus tard, alors que les actions à proprement parler ne sont pas montrées de façon chronologique dans le film. Grâce à un montage admirable confié à Lee Smith, Dunkerque brise toutes les conventions de la continuité et enchaîne des plans qui se répondent soit dans l’immédiateté, soit dans une durée étendue dans le temps.

Le film est entièrement accompagné d’une musique métronomique signée Hans Zimmer, battant la cadence des différentes situations qui sont proposées. Cela procède toujours de cette volonté de plonger pertinemment le spectateur dans une perte totale de ses repères temporels classiques. Elle agit soit comme une montre, soit comme un battement de coeur. L’exceptionnel travail sur le son plonge l'auditoire au milieu de l’enfer: les bombes poussent des cris stridents en tombant et le grincement du métal des bateaux malmenés ressemble à s’y m’éprendre à un gémissement plaintif.

Si l’on rajoute encore la sublime photographie de Hoyte Van Hoytema, un sens du cadrage qui va à l’essentiel, une reconstitution impeccable, une interprétation inspirée où les comédiens sont au service du film et non de leur gloriole personnelle, une immersion particulièrement éprouvante pour le public et une volonté judicieuse de ne jamais afficher l’ennemi, on obtient un chef d’œuvre qui risque fort de déstabiliser plus d’un spectateur. Mais n’est-ce pas là l’essence même que devrait atteindre toute œuvre qui évoque la guerre, plutôt que de se contenter de choquer en ayant recours aux mêmes procédés que son sujet?

En savoir plus sur Remy Dewarrat

CONCOURS Gagnez des places pour aller voir La Promesse de l'Aube

Participer

CONCOURS Gagnez un DVD ou un Bluray de Atomic Blonde

Participer