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En guerre

 
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Filles et fils de lutte

Pour sa quatrième collaboration avec Vincent Lindon, Stéphane Brizé signe une claque magistrale qui analyse par le menu tout ce qui fait un conflit social actuel, et rien n'a changé depuis "Germinal" de Zola.

En guerre s’ouvre sur une citation de Bertold Brecht: «Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.» La première scène se déroule dans une salle de réunion de l’entreprise Perrin à Agen où les représentants syndicaux de 1100 employés font valoir leur colère légitime à leur patron qui vient de leur annoncer la fermeture prochaine de leur usine pour satisfaire les vélites pécuniaires de leur propriétaire allemand. Pourtant, deux ans auparavant, les ouvriers avaient accepté de travailler quarante heures par semaine en étant payés trente-cinq contre la parole de la direction de maintenir l’usine pendant au moins cinq ans et ce malgré que cette dernière engendrait toujours un confortable bénéfice. Face à l’arrogance et au mutisme des dirigeants, le dialogue n’est plus possible et la guerre est déclarée. Les travailleurs bloquent la production et le stock. Laurent Amédéo (Vincent Lindon) prend la tête de la lutte qui s’annonce longue et dévastatrice.

Avec la précision d’un entomologiste, Stéphane Brizé plonge ses spectateurs au coeur du microcosme de tout ce qui anime un conflit social. Il y a surtout un grand nombre de réunions, passages obligatoires pour résoudre un problème. La direction tente lamentablement de justifier sa position en parachutant des chiffres sans preuve autour des pourcentages d’objectifs à qui elle fait dire tout et n’importe quoi dans un verbiage purement technocratique. Les ouvriers rétorquent qu’en deux ans ils ont fait un cadeau d’une quinzaine de millions d’euros à l’entreprise et que malgré cela, cette dernière ne respecte pas l’accord qu’elle a signé. Puis, quand les mots ne parviennent plus à trouver le chemin de l’entente ou de la résolution, ce sont les actes qui prennent le relais sous forme de manifestations et autres coups d’éclat. C’est lors de cette phase qu’intervient l’opinion publique à travers la presse et les médias car elle génère des images spectaculaires, devenues malheureusement incontournables pour évoquer la lutte. En guerre montre clairement comment les deux parties en conflit s’en servent pour sensibiliser le reste de la population. Le cinéaste évoque cela à merveille en reconstituant des scènes plus vraies que nature que l’on pourrait découvrir dans n’importe quelle émission de télévision consacrée aux informations. Les conséquences de cette médiatisation explosent dans une séquence mémorable où les grévistes trient le courrier qu’ils reçoivent, entre dons d’autres travailleurs bafoués dans leur intégrité qui agissent par pure solidarité et lettres d’insultes, souvent lâchement anonymes, d’une violence inouïe tragiquement réaliste.

Et à force de faire trainer les choses en recourant à des procédures malhonnêtes à la limite de l’imagination, la direction parvient à créer une scission au sein des grévistes en faisant utopiquement miroiter un éventuel plan social promettant des indemnités de départ. Les plus faibles ou ceux qui se laissent influencer par des éléments externes comme leur famille, leur entourage ou l’opinion publique souvent très mauvais conseillers prennent cette voie de garage et rejoignent les rangs de la direction contre leurs collègues, les poussant dans leurs dernier retranchement. Et c’est là qu’intervient le moment clef où la colère explose, donnant lieu à des événements anodins comme la chemise déchirée du dirigeant d’Air France il y a quelques années ou les vitrines cassées d’une grande franchise de restauration plus récemment, trouvant écho auprès d’une presse putassière dirigée par des suppôts du pouvoir et fabriquée par des larves volontairement assouvies, et émouvant une frange de la population qui a depuis longtemps aussi vendu son intégrité physique et morale au grand capital. On en connait tous de ces gens qui osent minablement s’offusquer de ce que méritent pourtant certains dirigeants tant ils l’ont cherché à force de bomber le torse et de prendre les autres de haut par une arrogance inexcusable à tout point de vue. Ce sont eux surtout, et le patronat l’a bien compris, qui font et continueront de faire les belles heures d’une société dont l’écart entre les dirigés et les dirigeants ne cesse d’augmenter. Et cela n’aura de fin tant qu’ils éliront légalement leurs bourreaux en faisant plus confiance à leur coeur qu’à leur cerveau. En guerre le montre de manière radicale en s’achevant par une tragédie qui est résumée par un flash info sec et froid.

La caméra de Stéphane Brizé se met à la place d’un des grévistes qui vit la situation de l’intérieur. Elle sert de miroir au spectateur pour l’impliquer viscéralement et mentalement dans une lutte inégale en suivant au plus près celui qui prend la tête de la rébellion, magistralement interprété par un Vincent Lindon en état de grâce voué corps et âme à son personnage. La dernière scène de réunion où on lui fait tenir le rôle du seul responsable de ce qui précède lui permet une nouvelle fois de nous prouver qu’il fait partie des meilleurs comédiens, ceux qui savant se fondre dans ceux qu’ils incarnent en laissant de côté leur ego: tout l’inverse d’un grand nombre de dirigeants qui ne savent mettre en avant que leur apparence pour épater une galerie vouée à ce culte hautement malsain.

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