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Les misérables

 
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"Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs". Cette citation des Misérables de Victor Hugo, mise en exergue du premier long-métrage de Ladj Ly, résume à elle seule le sujet du film. Celui de développer un propos édifiant et glaçant sur la place laissée aux enfants dans nos banlieues, celle de Montfermeil en particulier. Livrés à eux-mêmes, sans aucun repère, victimes de la démission des adultes, les jeunes de la cité des Bosquets de Montfermeil (commune dans laquelle Hugo situe plusieurs passages de son roman) errent, s'occupent tant bien que mal, commettent des vols (notamment celui d'un lionceau qui mettra le feu aux poudres dans le film), et ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

Face à eux, des policiers, des parents absents, des chefs de gangs, qui se partagent le quartier comme autant de morceaux d'un gâteau dont chacun veut la plus grosse part. A ce titre, le regard que porte le metteur en scéne (issu du collectif Kourtrajmé) sur les enfants est bouleversant, triste constat d'échec sur un monde qui part en vrille.

Souvent comparé à La Haine de Mathieu Kassovitz, Les Misérables s'en démarque pourtant en ce sens que contrairement à son prédecesseur, il ne constitue en aucun cas une charge contre la police (c'était d'ailleurs le seul reproche que l'on pouvait faire au film de Kassovitz). Bien au contraire. Pour preuve cette séquence admirable dans laquelle Ladj Ly filme chacun des trois policiers de la BAC dans son foyer, seuls ou en famille, tous totalement hagards et profondément marqués par la journée qu'ils viennent de vivre. Ou comment traduire les effets collatéraux d'une politique conduisant in fine à l'abandon de ses propres enfants.

Filmé en scope, Les Misérables constitue en outre une vraie réussite de mise en scène, le réalisateur parvenant à créer un climat de tension et de désenchantement par la seule force de sa caméra et de son cadre. C'est assurément la marque des grands. Porté par des comédiens remarquables (mention particulière au jeune Issa Perica, interprète du personnage victime de la bavure), le film ne connaît aucun temps mort, déroulant son intrigue jusqu'à un dernier quart d'heure d'une tension absolument phénoménale, dont on ressort K.O. Une fin ouverte bien plus nuancée qu'il n'y paraît, laissant une once d'espoir poindre au milieu du chaos.

Et Ladj Ly de marcher dans le sillon de Hugo en rappelant que tant que les cultivateurs ne prendront pas soin de leurs enfants, il y aura malheureusement toujours des Misérables. Assurément l'un des plus grands films de l'année.

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