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Adieu les cons

 
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Avec sa septième réalisation, Albert Dupontel signe son meilleur film, et parvient à saisir avec une rare acuité l'oppression et la déliquescence de la société contemporaine. Chef-d'oeuvre.
C'est l'histoire d'une rencontre entre un personnage qui veut vivre mais qui ne peut plus avec un autre qui peut vivre mais qui ne veut plus. Ainsi Albert Dupontel décrit le point de départ de son nouveau film, Adieu les Cons. Ce qu'il ne dit pas, c'est que ce point de départ va déboucher sur une déflagration émotionnelle qui fera date, et qu'on n'avait plus ressentie au cinéma depuis bien longtemps.
Dans ses films, Dupontel a toujours excellé à décrire les dérives et les travers de notre société, et à raconter des histoires dans lesquelles des personnages en décalage forcé avec le monde doivent tant bien que mal y faire face (Bernie, Enfermés Dehors ou encore Au-Revoir Là-Haut, pour ne citer que quelques exemples). Avec Adieu les Cons, il franchit une étape supplémentaire en décrivant la difficulté d'aimer dans un monde dont le caractère anxiogène n'a d'égale que l'oppression des êtres qui s'y débattent. Le génie du metteur en scène étant de parvenir à dépeindre la noirceur d'une société tout en conservant un humour dont lui seul a le secret. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que Chaplin est un réalisateur qu'il vénère.
Car oui, il y a du Chaplin chez Dupontel. Ou comment faire rire en parlant de sujets graves. L'autre point de convergence dans l'approche des deux hommes, et notamment dans Adieu les Cons, étant l'incroyable émotion qu'ils parviennent à créer, dont celle, intenable, que fait naître Dupontel dans la scène de l'ascenseur, sur laquelle nous reviendrons. En gros, des Lumières de la Ville à Adieu les Cons, il n'y a qu'un pas qu'il ne faut pas hésiter à franchir allègrement.
D'un point de vue technique, la réalisation de Dupontel (photographie, musique, choix des focales, mouvements de caméra) dépasse des sommets qu'Au-Revoir Là-Haut avait pourtant déjà atteints. C'est bien simple, aucune séquence n'est filmée de façon gratuite, la mise en scène étant toujours en rapport avec l'émotion des personnages. Du grand art, porté par une troupe de comédiens admirables, dont une Virginie Efira qui trouve ici son plus grand rôle et livre la plus intense et inoubliable de ses prestations. Dupontel lui-même, Nicolas Marié, Jackie Berroyer ou le remarquable Bastien Ughetto (entre autres), complètent un casting sans fautes.
Enfin, que les spectateurs soient prévenus, l'acmé du film fera date. De mémoire de cinéphile, est-il déjà arrivé que l'on rit et pleure en même temps au cours d'une même scéne ? En tout état de cause, cela est si rare qu'il serait injuste de ne pas le souligner. Un moment suspendu, durant lequel les larmes ne peuvent être retenues, et qui explose comme autant de feux d'artifices d'espoir et de tristesse mêlés. Cette scène de l'ascenseur, pari est pris que l'on en parlera encore dans de nombreuses années... Et Dupontel de conclure son histoire avec une fin aussi inoubliable qu'inattendue, ultime séquence extrêmement culottée pour un film grand public. Plus d'un en sera désarçonné.
En un mot comme en cent, Adieu les Cons représente ce que le cinéma peut nous offrir de meilleur. En l'occurrence, une réflexion sur notre monde, société totalement anxiogène qui broie l'individu, et dans lequel l'amour a tant de mal à émerger. La possibilité est pourtant là, entre nos mains, et rien n'est finalement jamais perdu. Ou quand la lumière jaillit du mal de vivre. Mala Vida...

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