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Pieces of a Woman

 
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L’évidence de la vie

Le septième long métrage du cinéaste hongrois Kornél Mundruczó est une magnifique ode à la vie qui transcende ses vicissitudes les plus mortifères.

Pieces of a Woman s’ouvre sur le chantier d’un pont impressionnant sur lequel travaille Sean. On voit ensuite ce dernier rejoindre sa compagne Martha dans un garage pour prendre possession de la voiture familiale flambant neuve que leur offre la mère de Martha, en vue de la venue toute prochaine de leur premier enfant, une fille déjà prénommée Yvette. Puis, vient le jour de l’accouchement que Martha a décidé de vivre à domicile. Cette scène cruciale comporte cinq plans dont les quatre premiers montrent Martha éprouver des douleurs assez intenses. Elle demande à son compagnon d’appeler Barbara, la sage-femme qui doit l’assister. Malheureusement, Martha est déjà entrain d’accoucher une autre femme et leur annonce qu’une de ses collègues, Eva, est en route. Sean essaie de rassurer et clamer Martha en lui racontant une blague. Soudainement, alors qu’elle est devant le réfrigérateur, elle perd les eaux. Dans un raccord dans l’axe brut, le réalisateur enchaine sur le très long dernier plan de la scène qui dure au moins vingt minutes. Eva arrive et se met tout de suite à l’ouvrage. Elle prend le pouls du future enfant et tout semble normal. Elle vérifie la dilatation de Martha qui s’avère être au mieux. Elle conseille à Martha de prendre un bain. Mais cette diversion n’atténue en rien les douleurs de la nouvelle maman. Avec l’aide de Sean, Eva amène Martha sur le lit qu’elle vient de préparer. Elle encourage Martha à pousser pour faire sortir Yvette alors qu’elle se trouve sur le dos. Mais en prenant le pouls du bébé une deuxième fois, elle constate qu’il n’apprécie pas cette position. Elle décide de mettre Martha sur le flanc et de recommencer le travail. En prenant une troisième fois le pouls de l’enfant à venir, Eva remarque qu’il y a un problème et ordonne à Sean d’appeler les secours. Quand Yvette finit par montrer le bout de son nez, tout semble en bonne voie. Elle pleure. Eva a même l’occasion de l’offrir à sa mère qui peut la tenir sur son sein. Mais, très vite, Yvette devient bleue et peine à respirer. Ce plan d’une justesse impeccable qui retranscrit parfaitement la détresse d’une situation qui devrait être logiquement synonyme de joie s’achève sur un noir, au moment où Sean se précipite dans la rue à l’arrivée de l’ambulance. Et le titre du film, que l’on pourrait traduire en français par Fragments d’une femme, s’inscrit sur l’écran.

Les trois-quarts restant du film s’intéressent au suite du drame que viennent de vivre Martha et Sean. Le couple va-t-il y survivre? Faut-il absolument trouver un coupable? Peut-on faire son deuil malgré les réactions différentes des gens qui nous entourent? Ces nombreuses questions cruciales sont traitées au travers de l’évolution des deux personnages principaux admirablement incarnés par Vanessa Kirby et Shia LaBeouf. Grâce à leurs interprétations remarquables, le spectateur vit la catastrophe qui les touche au plus près. C’est d’autant plus fort que Kornél Mundruczó ne sombre jamais dans le pathos par la précision et la pertinence des situations qui découlent du malheur qui affecte Martha et Sean. Il parvient magistralement à mettre le doigt sur les blessures et les doutes de ce couple meurtri. Il signe un mélo dans le sens le plus noble du terme.

Le réalisateur hongrois recourt aussi très astucieusement à la poésie par le biais de la métaphore en ponctuant son récit de très beaux plans larges du pont en construction, comme si les deux rives qui tentent de se rejoindre sans ne jamais y parvenir renvoient directement à Martha et Sean. L’image symbolique de la pomme, dont raffole Martha, lui permet aussi brillamment de montrer la volonté de cette dernière à faire naître la vie en faisant germer des graines de ce fruit qui sera la figure centrale de la magnifique conclusion de son film.

Pieces of a Woman n’élude pas non plus l’aspect purement sociologique d’une telle situation par l’entremise du procès entamé contre Eva. Là, le long métrage rappelle les grandes heures du cinéma de John Cassavetes. Ce sont les réactions des personnages qui font vivre le récit et cela donne une série de conflits impressionnants où tout le monde essaie de ramener Martha à sa cause, considérant qu’elle n’est pas apte à prendre ses propres décisions. Très intelligemment, Kornél Mundruczó finit par lui donner la parole dans une superbe séquence où elle témoigne lors du procès. 

Si on rajoute à tout cela, la très belle partition d’Howard Shore qui oscille malicieusement entre joie et tristesse, le travail d’exception au niveau de la photographie de Benjamin Loeb et le montage de Dávid Jancsó en parfaite adéquation avec le tout, on obtient l’un des meilleurs mélo du siècle.

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