

30 octobre 2011. Pierre-Adrian Irlé (à gauche sur la photo) et Valentin Rotelli (à droite), réalisateurs de All that remains, débarquent aux cinémas Rex Cinemotion à Fribourg, continuant ainsi leur tournée de Premières en Suisse romande. A leurs côtés, Isabelle Caillat, auréolée de son Quartz de meilleure actrice remporté pour le film, mais également l’acteur américain Travis Shakespeare ainsi que le Japonais Toshi Toda, venus passer un court séjour en Suisse pour l’occasion… sans oublier de visiter nos contrées (le château de Gruyères était au programme ce jour-là !). Une jolie équipe donc pour faire honneur à ce beau road movie, réalisé avec peu de moyens – un matériel proche d’un documentaire – et en peu de temps – trois semaines au Japon et deux aux Etats-Unis.
Du temps, justement, Pierre-Adrian Irlé et Valentin Rotelli, en ont offert à Clap.ch pour un entretien en toute franchise et décontraction. Une occasion de nous en dire plus sur ce premier long-métrage, sur leur manière de travailler ou encore sur leurs acteurs… A lire ci-dessous, sans oublier de découvrir All that remains dans les salles !
La genèse du film ?
Pierre-Adrian Irlé : On travaille ensemble depuis le début et on est très complémentaires dans notre travail. En ce qui concerne le scénario, on s’est vraiment renvoyés la balle l’un et l’autre sur la base d’un court-métrage qu’on avait réalisé ensemble en 2008, « Big Sur », et qui était constitué principalement de la partie américaine du film. Dans ce court-métrage subsistait un potentiel narratif et surtout un personnage qui était présent dans l’histoire mais qu’on ne voyait pas, le personnage d’Ellen interprété par Isabelle Caillat. On a alors décidé de poursuivre l’histoire et d’écrire le scénario du long. Voilà un peu pour la genèse.
Valentin Rotelli : Sur « Big Sur », c’est la première fois qu’on a commencé à travailler chronologiquement et en improvisation avec les comédiens. C’est-à-dire qu’on écrivait un séquentiel, les scènes étaient là, mais on ne définissait pas les dialogues pour que les comédiens puissent improviser. On a beaucoup apprécié cette manière de travailler sur le court-métrage. Une belle rencontre aussi avec les deux acteurs américains. On a donc décidé de continuer en faisant cette deuxième partie au Japon. On a alors à nouveau, avec le comédien japonais Toshi Toda et Isabelle Caillat, travaillé de la même manière. Tous les jours, on leur donnait un chapitre, un bout de scénario. Ce n’était pas forcément le même pour chaque comédien. Il y avait des éléments qui apparaissaient, et pour l’un et pour l’autre, et on cherchait à obtenir de la spontanéité grâce à cette méthode.
Comment s’organiser lorsqu’on est deux réalisateurs ?
P.-A. Irlé : On pourrait décrire une journée typique de tournage. On se lève, on se met de côté avec Valentin et on discute des scènes à faire, des modifications de dernière minute. On débat même sur des avis que l’un ou l’autre aurait, mais on finit toujours par trouver un consensus.
V. Rotelli : Sur le tournage, je suis à l’image. Lui est plus concentré sur les dialogues. Après chaque scène on se re-concerte, on redirige les comédiens. Je crois qu’il n’y a eu qu’une fois où on n’était pas d’accord sur la manière de tourner une scène. On l’a donc tournée de deux manières différentes et on a décidé au montage.
P.-A. Irlé : On ne dira pas qui a gagné (rires).
Vous avez trouvé une solution, c’est le principal…
V. Rotelli : Oui, sinon le film ne serait pas là…
P.-A. Irlé : On est aussi très à l’écoute du public. On a organisé très tôt un screen test avec un premier montage. On voulait savoir où les gens se trouvaient dans l’histoire. On avait des questions parce qu’on était trop dans le projet et on voulait avoir des yeux frais, objectifs. On a donc donné des questionnaires et posé des questions très basiques sur l’histoire. On est ensuite repartis au montage pendant quelques temps.
V. Rotelli : Je pense aussi que le fait de travailler à deux, étant donné que nous n’avons pas fait d’école de cinéma, est un peu une manière de se confronter à l’idée de quelqu’un d’autre et d’avancer plus rapidement. C’est-à-dire qu’on a fait deux courts-métrages, puis on est très vite allé vers le long-métrage, donc le fait d’être à deux aide aussi. Du fait qu’on soit complémentaires, on se pousse plus rapidement à aller à l’essentiel.
Pourquoi avoir choisi le Japon, comme deuxième pays après les Etats-Unis ?
P.-A. Irlé : A travers cette histoire, on parle vraiment de quatre personnages qui sont à une transition de leur vie. On parle notamment d’un homme d’une soixantaine d’années qui décide de faire un voyage pour changer sa vie, puisqu’il regarde en arrière et se rend compte que ses trente dernières années ne lui avaient pas plu. On parle aussi d’une femme qui est confrontée à une fatalité de la vie et qui décide de prendre la route. Ce sont donc des personnages en transition et nous avions envie pour deux raisons de le faire au Japon : d’abord pour mettre les personnages dans un environnement totalement en rupture avec celui des Etats-Unis. C’était pour créer deux histoires structurellement identiques, du point de vue du scénario, tout en les comparant dans deux cultures en rupture, ce qui vient servir un peu notre message. Il y avait aussi la symbolique du passage de l’océan, en relation avec la transition. On cherchait des ponts, c’est quelque chose qui nous allait bien. On est partis sur cette idée et on l’a renforcée au fil de l’écriture.
V. Rotelli : Ce qui est plutôt marrant c’est le fait que les deux voyages partent de deux très grandes villes – Los Angeles en Californie et Tokyo au Japon – et ces personnages vont rejoindre l’océan, la nature, le côté sauvage parce qu’ils sont en recherche d’eux-mêmes. Et les deux points d’arrivée sont sur le même parallèle. Donc si on tire une ligne droite depuis Umikongo, on arrive à peu près aux falaises de Big Sur. C’est assez joli. Ça lie nos deux histoires. On voulait vraiment que ces deux voyages n’en fassent plus qu’un.
Une forme narrative unique ?
V. Rotelli : Je ne crois pas qu’elle soit unique. On n’a rien inventé. Mais c’est peu commun de tourner de cette manière avec les comédiens, et chronologiquement. Aussi le fait qu’on ait travaillé avec une très petite équipe et une petite caméra. On était deux à la réalisation, un ingénieur du son, deux assistants. Donc sept à chaque fois sur les deux continents, et on faisait tout !
P.-A. Irlé : C’est vraiment la « guérilla film making ». On est réalisateurs, assistant-réalisateurs, assistants de production, producteurs. On va aussi chercher les cafés le matin, et on conduit la voiture, on fait le plein d’essence, on réserve les hôtels… La démarche de travailler chronologiquement, d’être à l’écoute avec les acteurs, de faire cela comme ça, c’est effectivement une volonté pour nous de ne pas forcément travailler avec les méthodes traditionnelles et de se dire ‘il y a d’autres moyens, on essaie.’ Comme il l’a dit, on n’a pas fait d’école de cinéma et on n’a donc pas le bagage qui dit de faire quelque chose plutôt comme ci ou comme ça. Cela nous donne un espace de liberté.
V. Rotelli : C’est une recherche de spontanéité en tout cas du côté des comédiens et on leur a donné aussi assez de liberté pour qu’ils fassent vraiment partie du projet et de la narration, parce qu’ils ont vraiment apporté beaucoup aux personnages. C’était une volonté de les intégrer complétement au processus de narration.
P.-A. Irlé : Tout simplement, je dirais que c’est comme si toi, tu vois quelqu’un qui vit une situation (il réfléchit)… par exemple quelqu’un qui a un accident de voiture. Si c’est dans un film, je vais dire à l’acteur qu’on va faire une scène où il conduit, et sans lui dire je vais dire à un cascadeur de lui rentrer dedans par derrière, gentiment. Je vais capter son regard…
V. Rotelli : C’est un peu extrême, on ne mettrait pas en danger les comédiens ! (rires)
P.-A. Irlé : Oui, mais ce que je veux dire c’est qu’on essaie de recréer les situations. C’est un exemple un peu extrême pour montrer à quel point on recherche une spontanéité. Si tu es sur son regard à ce moment-là, il ne connaît pas sa vie, son futur. Par contre il vit véritablement ce moment et il va avoir l’expression de celui qui subit un accident. C’est ce qu’on a essayé de recréer, évidemment pas avec des accidents mais davantage avec des événements qui se profilent le long de la route.
Pour effacer toute « conscience du jeu », de très bons acteurs sont d’autant plus nécessaires ?
P.-A. Irlé : Tout film nécessite de bons acteurs…
V. Rotelli : Oui mais concernant les acteurs qu’on cherchait, on avait besoin qu’ils soient capables d’être impliqués et d’improviser, de manière très spontanée, sans avoir forcément des lignes. Cela n’est pas donné à tous les acteurs. Pour l’anecdote, lors du casting qu’on a fait au Japon, on a vu dix comédiens et ils nous avaient tous promis qu’ils étaient capables d’improviser en anglais. C’était de très grands acteurs, d’une soixantaine d’années mais lorsque nous sommes arrivés, ils voulaient des lignes. Ils n’étaient pas capables de le faire. On est revenus à Genève un peu bredouilles et c’est notre comédien américain, Travis Shakespeare, qui a fait un casting pour nous à Los Angeles. C’est ainsi qu’on a trouvé Toshi Toda. Lui, justement, avait cette espèce de spontanéité et de légèreté dans le jeu qui nous a beaucoup touchés.
Que représente le prix d’Isabelle Caillat (meilleure actrice aux Quartz) pour vous ?
V. Rotelli : C’était tout d’abord une très grande joie. Je trouve qu’elle a beaucoup de talent. Maintenant, oui, pour le film, je pense que cela lui a apporté beaucoup. Cela nous a permis de trouver un distributeur…
P.-A. Irlé : Et de le placer dans le paysage cinématographique suisse 2011. C’est désormais un objet identifiable alors qu’avant, ça ne l’était pas autant. Et pour nous, c’est aussi un encouragement vis-à-vis de notre méthode de travail, qui n’est pas traditionnelle avec les acteurs, et qui malgré tout, a été récompensée par le milieu. L’académie du cinéma c’est 300 professionnels qui votent sur deux tours. Ils ont donc vu dans le résultat de notre travail quelque chose de valide professionnellement. Pour nous, c’est aussi une récompense de direction d’acteurs, en plus d’être une magnifique récompense pour Isabelle qui fait très très plaisir.
Comment percevez-vous le monde du cinéma suisse ? Est-il dur de s’y faire une place ?
V. Rotelli : Je pense qu’il faut faire ses preuves. Etant donné que nous n’avons pas fait d’école de cinéma, ils ont besoin qu’on leur montre ce qu’on sait faire. Je pense qu’avec All that remains, on a mis un premier pied dans le milieu. Je pense qu’on a assez envie de faire du cinéma pour que ça morde et qu’on puisse continuer.
P.-A. Irlé : Notre école de cinéma, c’était les court-métrages. On en a fait un certain nombre : certains qu’on a juste fait dans notre coin et qui ne sont jamais sortis et d’autres qu’on a fait un peu plus professionnellement. On a fait un certain nombre de films ensemble.
V. Rotelli : Je travaille aussi comme monteur. J’ai donc aussi pas mal appris comme cela et puis après, il y a la production. On a les deux nos métiers qui nous font gagner de l’argent puisqu’on ne gagne rien pour le moment avec notre propre production.
P.-A. Irlé : Pour nous, en tout cas, All that remains est un film suisse, parce que le cinéma suisse c’est aussi des créateurs suisses qui portent un regard sur le monde. Ce n’est pas forcément du cinéma en Suisse, en français ou en allemand.
Quelles réactions du public avez-vous pu découvrir jusqu'à présent ?
V. Rotelli : On a déjà fait quatre Premières, plus les festivals qu’on a faits avant. Et généralement, ou même pratiquement tout le temps, les gens sortent émus, touchés et ont des questions à poser. J’ai l’impression que c’est un film qui reste sur la durée aussi. On y repense le lendemain, plus tard…
P.-A. Irlé : Cela nous est arrivé de recevoir des messages le lendemain. Il y avait des gens qui, un peu sonnés, avaient besoin d’atterrir à la fin de la projection et qui ne se sentaient pas de poser des questions juste après.
Allez-vous encore beaucoup au cinéma ?
P.-A. Irlé : En tout cas, j’aime, on aime aller au cinéma. Après, je ne trouve pas le temps d’y aller aussi souvent que j’aimerais. Pour les films…
V. Rotelli : Le dernier que je suis allé voir, c’est le dernier de Philippe Lioret (ndlr : Toutes nos envies) qui a beaucoup de similitudes dans les personnages. Du coup, c’était très touchant. Après, il y a des références cinématographiques qui nous ont habités pendant l’écriture : il y a le cinéma de Jarmusch, le cinéma de Wenders, James Gray, ce genre de choses. Beaucoup de cinéma indépendant américain mais aussi du cinéma asiatique. Je crois qu’on est touchés par beaucoup de genres. Il n’y a pas d’influence majeure.
Des projets ?
P.-A. Irlé : On a un projet en commun. On aime travailler ensemble et on a envie de continuer à explorer cette collaboration. On a aussi des projets indépendants. Valentin est en train de réaliser un documentaire. Moi, je suis en écriture de scénario, une histoire que j’ai envie de développer. On a une volonté de continuer à faire du cinéma, ensemble, et si l’occasion se présente, on le fera chacun de notre côté. Mais on va de l’avant, oui. Ce n’est pas un point d’orgue ce film ! (rires)