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Interview de Mathieu Weschler pour "The Trashmaster"
10.09.2011

Mathieu Weschler aura eu besoin de deux ans, dans son temps libre, pour réaliser The Trashmaster, un long-métrage entièrement conçu à partir d’un jeu vidéo, GTA 4. Invité par Fantoche pour montrer son film et présenter une séance « Making-of », nous nous sommes rencontrés autour d’un café. Ce passionné de cinéma et de jeu vidéo aura réussi le tour de force de réaliser un film qui fonctionne malgré la non-expression de ses personnages. « J’avais l’impression d’avoir Steven Seagal comme comédien », nous dira-t-il d’ailleurs en riant à ce sujet. Et Mathieu Weschler ne compte pas s’arrêter là. Son prochain grand projet est de tourner un film réel, « avec des acteurs en chair et en os » : « il faudra se réhabituer à tourner avec des gens » ajoute-t-il.

Voici le résultat de cet entretien en toute décontraction et franchise. Découvrez aussi The Trashmaster, sur Internet. Ça en vaut le détour !

Weschler_Mathieu_clapmoyen.jpg

L’origine de The Trashmaster

Fin 2008, je crois, j’ai acheté le jeu GTA 4. Je l’ai acheté parce que j’étais fan des jeux. A cette époque, je jouais sur mon temps libre et sinon je faisais quelques pubs pour Internet, quelques petits boulots à gauche à droite et je travaillais chez Gaumont où j’étais lecteur de scénarios. Mais je voulais faire un film. Mon rêve était, et ça l’est toujours, de faire un vrai film en live, avec des comédiens et un vrai tournage. Le problème, c’est qu’il est très très dur de monter un film, même en France où il y a pas mal d’aides et où la production est importante. C’est un milieu très fermé. Il faut beaucoup de contacts, il faut se faire un réseau, il faut être présenté aux bonnes personnes. On n’investit pas sur un inconnu. Il faut tout prouver. Pour revenir à GTA 4, je me suis rendu compte qu’il y avait un éditeur sur la version PC. Cela te permet de capturer des séquences dans le jeu, et ensuite tu peux choisir tes angles de caméra complétement librement. Je me suis donc très vite éloigné de l’histoire et j’ai commencé à tester cet éditeur. Je me suis alors dit qu’on pouvait faire un nombre de trucs hallucinants ! Tous les plans, tous les travelings que tu veux : des plans d’hélicoptère, des plans qui coûteraient 500'000 euros la journée. Tu peux faire pleuvoir, beau temps, tu fais tout ce que tu veux : c’est comme un tournage en virtuel.

 

Un vrai travail de réalisateur ?

Oui, il y a beaucoup de monde qui fait des films à partir de jeux vidéo. Tout le monde peut en faire mais si tu veux que ton film fasse film, il faut travailler sur les angles. Tu ne filmes pas au hasard, et il faut avoir quelques notions : qu’est-ce qu’un traveling, pourquoi on filme en plan fixe ou en mouvement, pourquoi on fait un champ-contrechamp, l’échelle des personnages, plan américain ou gros plan. Bref, il faut connaître la grammaire cinématographique.

 

Le scénario était donc déjà là avant l’idée de réaliser un film avec un jeu vidéo ?

Oui, j’avais déjà un traitement, une trentaine de pages. C’était l’histoire d’un éboueur à Paris. J’avais écrit à peu près tout le développement, mais sans dialogues, seulement des idées. Au petit matin, il faisait les poubelles autour de Montmartre dans les quartiers touristiques, et pendant la nuit, il faisait Pigalle, tous les quartiers chauds de Paris et la banlieue. C’était un nettoyeur, un peu à la Charles Bronson. Ensuite il se retrouvait sur la piste d’un tueur en séries, se sentait investi d’une mission, et on peut dire qu’il était aussi fou que le gars qu’il traquait.

 

A la présentation du film, tu parlais de 500 euros de budget ?

J’ai acheté le jeu 50 euros et puis ensuite sur le temps de production, j’ai acheté deux disques durs pour pouvoir mettre tous les rushes. Parce qu’à la fin, j’avais presque trois téraoctets de rushes ! Avant le montage, j’avais environ 20 heures de vidéo.

 

Et 2 ans de travail, complétement seul ?

J’ai été à 97% seul. Au début, j’avais même enregistré les voix moi-même. Mais ça ne marchait pas. C’était ridicule. J’avais fait une première sortie du film sur Dailymotion, pour tester un peu. La vidéo a fait juste 45'000 vues et j’ai eu beaucoup de commentaires négatifs. Au bout d’un moment, tu ne peux pas tout faire complétement seul. J’avais fait la mise-en-scène, le scénario, le montage, les bruitages, mais comédien c’est un métier. Il faut des intonations, il faut faire vivre le personnage et surtout il faut avoir un bon accent. Et moi je parlais comme un Français : ‘Hello I am ze trashmasteer’ (avec un fort accent). Donc à ce moment-là, je fais un casting à Paris, sur pas mal de sites, en expliquant la démarche et que c’est bénévole. J’ai eu plusieurs personnes, on s’est rencontrés autour d’un café, ils m’ont donné leurs bandes démos. C’est d’ailleurs l’argent que je peux rajouter au budget, je payais les cafés (rire). Je suis finalement tombé sur un comédien, Matt Challands, qui est français et anglais, avec un accent londonien. Je trouvais qu’il avait une voix très grave et il était capable de la moduler. On s’est bien entendus : je le trouvais très pro, très sympa et très bon. On n’avait ensuite qu’une journée pour enregistrer les voix. Un pote, Basile de Larminat, m’a alors fait le mixage de la voix. J’aurais aimé avoir plus de temps. Il fallait aller vite et c’était une semaine avant que je parte présenter le film à Montréal. C’était speed, il fallait encore coller la voix sur le film, etc.

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Faire un film avec un jeu vidéo : une bonne idée pour ceux qui aimeraient faire du cinéma ?

Ça dépend. Avec GTA 4, ce qui est bien c’est que c’est un univers à la Scorsese, Soprano, Scarface, c’est un univers très glauque. On est dans New York. On peut faire un film un peu à la James Gray aussi, comme La Nuit nous appartient par exemple. Tu as Brooklyn dans le jeu. Moi j’avais un scénario qui allait bien avec l’univers. Mais si tu veux faire de la comédie, un film sentimental ou de la science-fiction, voilà… Il faut adapter le média à ton histoire. En faisant ce film, je voulais aussi montrer qu’on peut faire un film, quand on n’a pas d’argent, ni de contact. Il y aussi des gens qui ont réussi et qui ne connaissent personne mais je pense que si un jour tu as une idée et le média qui va bien avec, il faut se lancer.

 

Quelles opportunités offertes par le film ?

J’ai rencontré des gens du jeu vidéo et d’autres. J’ai fait pas mal de festivals. Parfois, ils ne voulaient que le film sans m’inviter. Le film est donc parti au Canada, à San Francisco, en Afrique, en Corée du Sud. Je recevais aussi des e-mails : des gens qui l’utilisaient dans des écoles par exemple, d’animation ou de cinéma. Ils le montraient comme un média possible. Les Américains se sont aussi montrés intéressés. J’ai peut-être quelque chose qui se profile avec eux, pour 2012.

 

Plus cinéma ou jeu vidéo ?

C’est deux de mes passions. Je suis un gros joueur mais ma passion, à 55-60 % on dira, c’est le cinéma. Je vis pour le cinéma et c’est ce que je veux faire. GTA c’était un moyen de faire du cinéma. Je me suis pas dit : ‘ha tiens, j’ai envie d’utiliser un jeu vidéo pour faire un film’. On appelle ça le Machinima, les gens qui font des films avec World of Warcraft, Halo, et tout ça. Mais eux restent là-dedans tandis que moi, je ne me considère pas comme un réalisateur de Machinima.

 

Jeu vidéo – cinéma : des médias complémentaires ?

Je pense que le cinéma aujourd’hui s’inspire tout de même pas mal, se rend compte que la mise-en-scène que l’on peut développer dans un jeu est parfois d’une qualité incroyable. Certains jeux sont presque des films interactifs, où on a les mêmes sentiments que le personnage du film. Il y aussi les intros : maintenant ce qui fait souvent buzzer un jeu, c’est l’intro ou le court-métrage qu’on a fait dessus. Il y a plein de choses qui se sont créés, très cinématographiques. Et dans un jeu il n’y a pas de limite. Là si on veut faire un plan de fou, il va nous falloir une grue, une équipe pour la monter, alors qu’une fois que l’univers du jeu est généré en 3D on peut le faire automatiquement. A l’inverse, le cinéma s’inspire aussi du jeu. Mais concernant tous les jeux qui ont été adaptés, le résultat est très mauvais. Pour moi, le problème est que les gens du cinéma connaissent encore mal le jeu vidéo. Ils le considèrent encore comme un sous-art. C’est en train de se régler mais quand on voit les films Resident Evil, le 1, le 2, le 3, le 4, je trouve que c’est cracher à la figure du spectateur et du joueur. Je trouve ça incroyable ! On colle des réalisateurs qui n’ont peut-être jamais joué de leur vie sauf à Mario Bros en 1995 ou 96 et on leur dit ‘tu n’as qu’à faire des plans à la con, à la Matrix, les jeunes ils aiment ça’. Mais non ! Ceux qui jouent aux jeux vidéo aiment avoir des personnages et une histoire. En plus, aujourd’hui la presse fait des amalgames : ils mettent tous les jeux dans le même panier. On assimile souvent les jeux vidéo à la violence. Avant c’était le cinéma. Je pense donc qu’aujourd’hui le cinéma doit mieux respecter le jeu vidéo. Il y a des bonnes adaptations : Silent Hill, par exemple, de Christophe Gans, pour moi est une bonne adaptation car il y a toute une cinématographie et Gans est quelqu’un qui joue aux jeux vidéo. Mais quand on voit Max Payne, ça donne envie de pleurer. J’espère donc qu’un jour on arrêtera de considérer le jeu vidéo comme un parent pauvre. Et surtout je pense que des gens qui travaillent dans le jeu vidéo, qui étudient la mise-en-scène dans le jeu vidéo peuvent vraiment apporter beaucoup de choses au cinéma. Aujourd’hui avec les techniques de Motion Capture comme sur Avatar, les effets spéciaux ou la mise-en-scène, mais je m’éloigne de la question…

 

Non, non !

… D’accord, parce qu’il est vrai que ça me tient à cœur. Les gens disent ‘c’est comme un jeu vidéo’… On entend souvent ça : ‘sous ces airs de jeu vidéo, ce film…’. Mais non ! Ça marche dans les médias, de critiquer le jeu, de le diaboliser.

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Tes influences cinéma ?

J’adore toute cette vague de réalisateurs américains qui font des polars, des thrillers. Les réalisateurs du Nouvel Hollywood en fait : Spielberg, Coppola, Scorsese, De Palma. Puis James Gray. J’aime aussi beaucoup Michael Mann : Heat est un de mes films de chevets. Dans The Trashmaster, je crois qu’on sent les influences de ces réalisateurs. La ville est un personnage. Les héros sont des paumés. L’ambiance. J’aime aussi beaucoup les films de Hong Kong : John Woo, Tsui Hark, Rindo Lam, toute cette époque des années 1990, quand on avait des films de malade. Aujourd’hui j’adore le cinéma coréen. Les meilleurs polars que j’ai vus ces dernières années étaient coréens, comme I Saw the Devil, The Murderer, du réalisateur de The Chaser, Memories of Murder. Ce que j’aime dans le cinéma coréen et qui m’a influencé dans le côté nihiliste de Trashmaster, c’est qu’ils osent faire des films qui coûtent mais qui ne vont pas forcément être destinés à un tout public. Ces films sont interdits aux moins de 16 ans, hyper violents, à la fois physiquement et moralement, c’est choquant et souvent ça finit mal. Je pense qu’en tant que spectateur on peut aimer voir et revoir un film même s’il finit mal. Un peu comme Seven. J’ai oublié de citer Fincher mais c’est un très grand réalisateur ! Il a relancé le film de serial killer finalement. Après Seven, tout le monde a voulu faire de la pluie, de la lumière dégueulasse à la Darius Khondji. J’adore aussi le cinéma japonais : Kitano, Kiyoshi Kurosawa. En bref, j’adore le cinéma américain mais il y a tellement de perles ailleurs !

 

Projets ?

J’ai un projet en France, de long-métrage qui s’appelle Timing [ndlr : film réel pas d’animation] et qu’on essaie de monter depuis quelques années déjà. On a déjà récolté des fonds et on est en contact avec plusieurs boîtes. Ça prend du temps mais je suis assez confiant. Timing, c’est un gars qui doit tuer une personne par jour pour sauver sa femme et son fils. Voilà pour le synopsis. J’aimerais aussi réaliser des cinématiques ou travailler l’artistique et le design pour des jeux vidéo : les angles de caméra, les couleurs, les décors, comme au cinéma en fait. J’aimerais arriver à naviguer de l’un à l’autre.

 

Et on le lui souhaite !

Auteur: Fabio Gramegna