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Patrick Ramuz, "Millenium" et David Fincher
08.02.2012

Notre invité clap du mois de février 2012, Patrick Ramuz, chroniqueur ciné sur Radio Fribourg et auteur de plusieurs livres, revient ici sur le dernier Millenium et le travail de David Fincher. A lui la parole!... et à Fincher également. De votre côté, n'hésitez pas à donner votre avis sur la fiche du film.

Millenium : les hommes qui n'aimaient pas le film
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Je reviens sur le dernier film de David Fincher, Millenium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes. Malgré son succès commercial, cette adaptation du best-seller de Stieg Larsson a divisé tant le public que la critique (du moins chez nous et nos voisins français), en suscitant un mini-débat sur son mérite artistique. Pour une partie des journalistes et des internautes, ce thriller n'est qu'une photocopie inutile de la version suédoise sortie deux ans plus tôt. Déçus par une mise en scène qu'ils jugent convenue, ils se demandent comment David Fincher en est arrivé à livrer une  « commande » aussi fade, un long métrage indigne de son talent.

Je comprends bien évidemment que l'on puisse ne pas apprécier le film. Le cinéma est, aussi, une affaire triviale : on aime ou on n'aime pas. De là à remonter les bretelles à l'un des cinéastes américains les plus importants de ces vingt dernières années...

Fincher, c'est, notamment Se7en, Fight club, Zodiac, The Social Network. Non seulement, le bonhomme sait ce qu'il fait, mais il le fait mieux que la plupart de ses collègues. Tous ceux qui ont travaillé avec lui se disent impressionnés par son extrême intelligence, sa logique implacable, son indépendance d'esprit et sa méticulosité. Ses interviews et commentaires sur les DVD de ses films révèlent par ailleurs un réalisateur qui s'investit énormément au stade de l'écriture et  connaît son sujet mieux que tout le monde. Dans l'excellent making-of de Social Network, on le voit ainsi décortiquer mot par mot le script, approcher chaque scène comme si elle était la plus importante du film, en s'interrogeant sur le sens profond et la portée de répliques apparemment anodines, quitte à pousser dans les cordes Aaron Sorkin (l'un des meilleurs scénaristes américains du moment).

En réaction à cette floppée de critiques négatives dirigées contre le travail de David Fincher sur Millenium, il m'a semblé intéressant de retranscrire ici quelques-uns des propos du cinéaste (traduits et synthétisés à partir d'une interview et d'une conférence de presse publiée sur le site Collider), histoire de remettre l'église au milieu du village – en l'occurrence, le cottage au milieu de l'île – ou à tout le moins, d'apporter un éclairage intéressant sur sa démarche d'adaptation.

La parole à David Fincher
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« Le mystère qui se trouve au cœur de l'histoire du roman ne m'intéresse pas tant que ça. Vous savez, les nazis, les serial killers, les horreurs que commettent les gens dans leur sous-sol, ok, cela vous procure un background pour la narration, mais en lisant le livre, j'ai senti que la raison pour laquelle les gens l'aimaient était ce partenariat bizarre entre Blomkvist et Salander. Ce n'est pas une histoire d'amour, c'est une amitié étrange, légèrement perverse. Je n'avais jamais vu ça ailleurs. Une histoire d'amour, c'est trop simple. Par contre, une histoire d'amitié, mêlant intimité personnelle et sexuelle... Plus tard, j'ai vu le film suédois et je me suis dit : « Intéressant... Le film que j'ai dans ma tête est différent. ». Quand le scénariste Steve Zaillian m'a envoyé le script, cela correspondait à ce dont nous avions parlé : « Focalisons-nous sur ces deux personnages. Franchement, y-a-t-il vraiment quelqu'un qui suive à la trace toutes ces informations se rapportant au clan Vanger ? Tout ça n'est-il pas en fait une excuse pour parler d'autre chose ? » (...)

Lisbeth Salander n'est pas le Terminator, c'est une vraie fille, quelqu'un d'authentique. Pour moi, c'était ça l'aspect intéressant. Comment peut-on s'identifier à elle malgré le fait qu'elle soit « bousillée ». Que lui fait faire sa colère ? Est-ce qu'elle lui fait mordre les gens ? Non. Sa colère lui fait éviter les gens. A un tel point qu'elle ne peut pas les regarder dans les yeux. Ce n'est pas comme si elle avançait dans la vie la tête haute. Au contraire, elle est comme un animal domestique qui serait retourné à l'état sauvage. Elle n'a pas de problème avec les frictions, mais avec l'intimité (...). C'était ça que je trouvais important de montrer.

On ne m'a jamais présenté le projet en demandant d'essayer de trouver un moyen de transposer l'histoire aux Etats-Unis. Les producteurs étaient très favorables à ce que nous allions tourner en Suède pour filmer le pays tel qu'il est. Si vous avez ce reporter dans la quarantaine et cette hackeuse d'une vingtaine d'années et que vous transposez leur relation dans le Connecticut, c'est complètement différent. Cela devient une autre histoire. Pour moi, cela devait se passer en Suède. Lorsque vous conduisez à Stockholm, que vous sortez de cette ville cosmopolite qui ne porte aucune marque de la deuxième guerre mondiale et que vous vous retrouvez subitement dans des paysages de prairies agricoles qui ressemblent à la Pennsylvanie...c'est très frappant: du centre-ville à « rien » en 15 minutes. C'est un type de terrain intéressant pour une histoire. Pour cette raison, il ne m'est jamais venu à l'idée de changer de lieu. C'était aussi une occasion de rendre hommage au cinéma suédois de Bergman et de son directeur de la photo Sven Nykvist, à travers notre travail sur la lumière.»

En conclusion
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Peut-être ai-je trop de déférence vis-à-vis des cinéastes que j'admire, mais je pars de l'idée que si Fincher trouve que son long métrage est différent du film suédois, c'est qu'il doit vraiment l'être. Et je conçois mal que des critiques ou des spectateurs puissent en quelques heures saisir les tenants et aboutissants d'une adaptation cinématographique sur laquelle des professionnels du cinéma, parmi les meilleurs qui soient, ont trimé jour et nuit, pendant près de deux ans, en analysant dans le détail le moindre aspect de l'histoire. Le Millenium de Fincher est-il un grand film ? Aucune idée. Peut-être pas. Est-ce une adaptation cinématographique de qualité, relevant d'une véritable démarche artistique, unique et originale ? Assurément. Fincher aurait-il relâché sa garde ? Bien sûr que non.

Auteur: Patrick Ramuz