

En fin connaisseur de Spielberg et du cinéma américain en général, Patrick Ramuz, notre invité du mois de février, présente en exclusivité pour clap.ch son classement de tous les films du grand Steven ! Une belle occasion de se (re)pencher sur une carrière exceptionnelle.
Je profite honteusement de la sortie de Cheval de guerre pour revenir sur la filmographie de Steven Spielberg.
40 ans de carrière : mon classement des 27 films qu'il a réalisés.
5, 4, 3, 2, 1 c'est parti.
27. Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal (2008)
Même s'il n'est pas aussi mauvais qu'on l'a dit, je classe ce film en dernière position parce qu'il s'agit peut-être du seul projet que Spielberg n'a pas accepté de faire uniquement par envie, mais d'abord pour céder à la pression des studios et des fans (comme l'a d'ailleurs reconnu sa productrice Kathleen Kennedy). Et ça se ressent à l'écran. Malgré quelques passages réussis et une production de qualité, l'ensemble reste assez poussif, surtout dans la deuxième partie de l'aventure. A part un Harrison Ford très en forme et une Cate Blanchett qui semble bien s'amuser dans le rôle de la méchante, les autres acteurs semblent bien empruntés. La faute au script de David Koepp qui, en voulant faire plaisir à tout le monde, a concocté un menu assez terne. Le film le moins personnel de Spielberg, avec le second Jurassic Park.
La séquence : Indy dans Atomic city. Un bref aperçu de ce que le film aurait pu être. Lucas et Spielberg atomisent le frigo... Forcément, après ça, tout paraît trop sage.
26. 1941 (1979)
L'histoire du cinéma nous a appris que les comédies les plus coûteuses étaient rarement les meilleures. Ce film en est la parfaite illustration. Spectaculaire, bruyant...pas très drôle. Spielberg avoue lui-même avoir perdu le contrôle du projet, à force de se démener pour casser ses beaux jouets plutôt que de peaufiner l'écriture. Curieusement, le côté démesuré et allumé de 1941 passe mieux aujourd'hui qu'il y a trente ans. Quelques morceaux de bravoure, un joli rôle pour Robert Stack, Toshiro Mifune et Christopher Lee qui s'engueulent...et à part ça, beaucoup de hurlements, de grimaces et de n'importe quoi. L'hommage au Three Stooges vire à une é-naur-meu ri-go-la-deu de chez Panzerdivision. On hallucine. Pour se racheter, Spielberg a tourné ensuite Les Aventuriers de l'Arche perdue. Il est tout pardonné.
La séquence : le concours de danse ; de la baston qui swingue.
25. Hook (1991)
Le point fort de cette superproduction période « pré-Jurassic Park » (visez-moi ces effets spéciaux intrusifs) est encore la partition épique de John Williams. On perçoit dans certaines scènes – essentiellement celles avec Dustin Hoffman en capitaine Crochet – ce que Spielberg a cherché à faire avec ce sujet sur le temps qui passe entre l'enfance, l'âge adulte et la vieillesse. Si le premier acte à Londres est engageant, les choses se gâtent dès que Peter Pan remet les pieds à Neverland. L'histoire est digne d'intérêt, Spielberg se donne beaucoup de peine, mais la magie n'opère pas. Le plus impardonnable dans cette superproduction est encore la direction artistique d'un goût parfois douteux. Le seul film dans lequel le réalisateur n'est pas parvenu à concrétiser la vision qu'il avait en tête. En tout cas, il semble rechigner à parler de Hook, ce qui n'est pas très bon signe.
La séquence : Peter Pan se souvient. Le moment poétique du film qui aurait dû en contenir bien davantage.
24. Jurassic park : Le Monde perdu (1997)
De l'aveu de Spielberg, cette commande lui a servi de remise en jambes après une pause de quatre ans (le fait de tourner La liste de Schindler en même temps qu'il assurait la post-production de Jurassic Park l'avait exténué). Le Monde perdu a beau être un divertissement de belle facture, il souffre de son intrigue cousue de fil blanc ; à force de nous montrer des gens qui prennent de très mauvaises décisions, on finit par se désintéresser de leur sort. C'est d'autant plus regrettable que le metteur en scène, avec la complicité de son directeur de la photographie, Janusz Kaminski, réussit une série de scènes nocturnes somptueuses. Le « jungle score » de Williams est une tuerie.
La séquence : la tentative de sauvetage des occupants de la caravane suspendue dans le vide.
23. Indiana Jones et la dernière croisade (1989)
Ce troisième épisode de la série est extrêmement agréable à suivre, sans doute plus que Le Temple maudit. Malheureusement, à l'exception de la séquence du tank, Spielberg fait preuve d'un certain relâchement dans l'orchestration des scènes d'action, alors qu'elles devraient être les moments forts de la série, et les effets spéciaux ne sont pas à la hauteur. Le réalisateur s'intéresse davantage à la relation entre Indy et son père : la réussite du film tient donc essentiellement dans ces échanges de haut vol entre Harrison Ford et Sean Connery. Grâce à eux, La dernière croisade demeure l'épisode le plus drôle de la série.
La séquence : « Junior » retrouve son père. Les étincelles jaillissent dès les première secondes de cette rencontre inédite entre deux monstres sacrés du cinéma.
22. Always (1989)
Remake de A guy named Joe, cette comédie dramatique n'est pas la bleuette insipide que l'on a décrite. Sous ses allures de petit film mineur, intimiste (ce qui signifie chez Spielberg qu'il y a dans le même plan au maximum deux avions au lieu de dix), Always est une belle réflexion sur la mort, le deuil et l'influence que nos chers disparus peuvent avoir sur nos choix de vie. Richard Dreyfuss (Pete) et Holly Hunter (Dorinda) injectent dans cette histoire d'amour beaucoup d'esprit, de charme et d'âme et parviennent ainsi à rendre crédible le concept pas évident du film (décédé dans un accident d'avion, Pete essaie de poursuivre son idylle avec sa bien-aimée Dorinda, depuis l'Au-delà). A redécouvrir (au risque de détester à nouveau...).
La séquence : Présent dans l'Au-delà au côté de Dorinda, Pete calque ses pas sur celle qu'il aime tandis qu'elle danse en pensant à lui. Un ange passe. Tout près.
21. Le Terminal (2004)
Le huis-clos selon Spielberg : un festival de jeux de reflets et de transparence dans un immense terminal d'aéroport, un endroit coupé du monde extérieur, presque trop irréel pour accueillir (détenir?) les sans-papiers. C'est le langage visuel utilisé par Spielberg qui donne au film tout son contenu. Deuxième volet d'une trilogie sur l'Amérique de Bush, post-11.09.01 (après Minority report et avant La Guerre des mondes), Le Terminal est une comédie douce-amère, dont le ton se situe quelque part entre l'univers de Tati et la sensibilité de Frank Capra. Derrière cette façade polie, se cache un habile film politique qui donne à réfléchir (normal avec tous ces vitrages). Les quelques gags ratés (un problème récurrent chez Spielberg) ne lui enlève pas son originalité et sa pertinence.
La séquence : Victor Navorski découvre que la guerre civile a éclaté dans son pays. La caméra finit pas s'éloigner lentement de lui, jusqu'à ce qu'il se fonde dans la foule s'activant dans le terminal et disparaisse de notre vue.
20. Indiana Jones et le Temple maudit (1984)
Le film le plus frénétique de Spielberg est aussi celui qu'il aime le moins, en raison de sa noirceur. Avec les années, ce second épisode lorgnant clairement du côté de Fritz Lang frappe par son inventivité débordante, ses dérapages pas toujours contrôlés et sa volonté de dynamiter tous les acquis emmagasinés par le film précédent. Prologue bondien survitaminé. Hilarante scène de séduction entre Indy et Willie rappelant les screwball comedies des années 40. Course-poursuite hallucinante dans les mines. Final mythique sur un pont suspendu. Sauvage, cartoonesque, glauque, dérangeant. Dans le Temple maudit, une seule consigne annoncée dans le numéro musical d'ouverture: Anything goes.
La séquence: Indy et Demi-Lune pris au piège entre les piques d'une machine infernale. La séquence préférée de Spielberg dans toute la série.
19. Amistad (1997)
Un drame historique – et procédural – sous-estimé, pourtant extrêmement bien écrit et interprété. Les quinze premières minutes, ne contenant que quelques dialogues dans la langue des esclaves africains, sans sous-titre, sont renversantes. Ceux qui ont vu Amistad (ils ne courent pas les rues) se rappellent la terrible séquence médiane du « Passage », mais le film fourmille de séquences plus courtes, apparemment anodines et néanmoins brillantes. Si la mise en scène de Spielberg est un peu trop démonstrative, l'américain se sort de ce projet casse-gueule avec les honneurs, en livrant au final une œuvre nécessaire sur un épisode méconnu de l'histoire des Etats-Unis. Quinze ans plus tard, on attend d'ailleurs toujours le long métrage qui osera aborder aussi frontalement l'esclavagisme et la traite des Noirs.
La séquence : le dîner présidentiel au cours duquel John C. Calhoun évoque le procès des esclaves, prédisant que l'attitude du gouvernement en place conduira inévitablement à une guerre de sécession entre les Etats du nord et les Etats du Sud. Il n'est pas rare que dans les films de Spielberg, ce sont les mots, plus que les images, qui marquent les esprits.
18. La couleur pourpre (1985)
Ce magnifique livre d'images offre une vision peut-être un peu trop romantique du Sud de la première moitié du vingtième siècle, mais il n'en reste pas moins un modèle d'adaptation cinématographique (à partir du roman épistolaire d'Alice Walker). Le seul véritable mélo de la carrière de Spielberg dont le sens de l'ellipse cinématographique fait ici des merveilles. Collaboration mémorable avec Quincy Jones sur le score et les chansons ; le gospel final nous rappelle que si Spielberg n'a toujours pas réalisé de comédie musicale, son envie de s'y mettre sérieusement ne date pas d'hier.
La séquence : La soeur de Celie lui apprend à lire.
17. Les aventures de Tintin : Le secret de la Licorne (2011)
Tintin n'a pas la résonance émotionnelle des productions de Pixar, mais il enthousiasme par son entrain, son inventivité et sa volonté affichée de rendre un vibrant hommage à l'art de Hergé. Utilisant pour la première fois la technique de la motion capture, Spielberg semble avoir trouvé une nouvelle jeunesse et se lâche dans des plans démentiels. Après le décevant Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal, ce film d'animation remet les pendules à l'heure : Spielberg est bien le maître du mouvement. Les scènes de piraterie sont étourdissantes et l'apparition de la Licorne à travers les dunes est l'une des images les plus poétiques de toute la filmo du cinéaste. Le coup de chapeau melon d'un maître à un autre. Mais plutôt que de se limiter à un hommage appliqué, Spielberg ose emmener la création de Hergé dans de nouvelles aventures vertigineuses, au cœur du monde numérique.
La séquence : le vol très hitchcockien de la licorne pendant le récital de la Castafiore. Le reporter qui en savait trop.
16. Jurassic Park (1993)
En termes de pur divertissement, de mécanique de suspense, Jurassic Park est d'une efficacité redoutable. Alors que le clou du spectacle repose essentiellement sur cette fameuse révolution numérique (des dinos en images de synthèse), ce blockbuster n'a pratiquement pas pris une ride en vingt ans ; un petit miracle. Brillante idée de casting que de confier le rôle du théoricien du chaos à Jeff Goldblum, celui du milliardaire excentrique Hammond à Sir Richard Attenborough et celui du paléontoloque à Sam Neill et son visage reptilien. Fans de divertissement, attachez vos ceintures pour l'expérience cinématographique qui se rapproche le plus d'un rollercoaster.
La séquence : la première attaque du tyrannosaure...où il n'y a pas que les verres d'eau qui tremblent.
La suite du classement ici: « Spielberg’s List » Part II