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Lux Æterna

 
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Tournage, mon enfer

Avec ce film qui dure moins d’une heure, Gaspar Noé qui est capable du pire comme du meilleur, signe son oeuvre la plus méchamment drôle.

En attendant de tourner une scène cruciale d’un film mettant en scène des sorcières, Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg dissertent sur leurs vies et leurs métiers. Quand un assistant arrive pour les convier sur le plateau, elles pénètrent dans un monde proche de l’enfer.

Lux Æterna s’ouvre sur une citation qui vante la sensation que les épileptiques ont la chance de ressentir lors d’une crise. Pas de doute, on est bien dans un film de Gaspar Noé qui a fait de l’effet stroboscopique une de ses marques de fabrique. Le film se scinde en deux parties: avant et pendant le tournage. Beatrice Dalle, qui semble participer à ce projet depuis le début, discute avec Charlotte Gainsbourg fraîchement arrivée pour interpréter une scène où son personnage est condamné à périr par les flammes. Cela donne droit à un dialogue hilarant où les deux comédiennes reviennent avec beaucoup de recul sur certaines de leurs expériences professionnelles. Béatrice assure à Charlotte qu’il n’y a rien de mieux que de brûler sur un bûcher, comme elle l’a déjà vécu avec La Sorcière de Marco Bellocchio. De son côté, Charlotte a de la peine à se souvenir si elle a déjà brûlé dans un film à part sous une tente. Fait-elle allusion à un des trois films de Lars von Trier auxquels elle a participé? En tout cas, Lars fait partie des nombreux prénoms qui figurent dans la rubrique «Inspiration» du générique de fin de ce film inclassable. On n’avait encore jamais autant rit dans une œuvre de Gaspar Noé et les deux actrices s’en donnent à cœur joie.

Puis le tournage commence et là on change de délire car ce projet est en totale perdition. On ne sait plus qui est aux commandes. Béatrice Dalle, instigatrice du projet, le producteur ou le directeur de la photographie mandaté par ce dernier pour sauver les meubles car tous deux sont persuadés qu’elle n’est pas à la hauteur comme réalisatrice? On assiste alors à un foutoir sans nom où tout le monde essaie de faire tant bien que mal ce pourquoi il a été engagé. Et, cerise sur le gâteau, cette journée particulière est envahie par des opportunistes de tout poil comme cet acteur américain prétentieux qui veut proposer son premier long métrage de réalisateur à Charlotte Gainsbourg ou ce vieux journaliste de cinéma à la recherche d’un scoop croustillant.

De manière très maligne, Gaspar Noé met en scène tout ce qui peut transformer le tournage d’un film en véritable enfer: egos surdimensionnés, autocratie, manque de cohésion, prétentieux qui pensent naïvement que faire du cinéma apporte automatiquement la gloire, surtout si le projet sent le soufre comme ici. Avec une jouissance non dissimulée, le réalisateur de Climax se moque des outils qui servent à l’aboutissement de l’art qu’il a choisi d’exercer pour s’exprimer et, par conséquence, de lui-même sans jamais s’autoflageller. Le résultat est remarquable car il parvient à mettre mal à l’aise à plusieurs reprises tout en gardant la distance nécessaire pour ne pas se prendre trop au sérieux. Et il s’achève par la citation d’un certain Luis qui claque comme un rire sardonique.

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