Sylvain Tesson : écrivain-voyageur et habile orateur

Dernière mise à jour : 11 avr.

L’écrivain-voyageur Sylvain Tesson a donné une conférence mercredi 6 décembre à 19h. C’était au théâtre Nuithonie, à Villars-sur-Glâne, dans le canton de Fribourg. L’auteur parisien a notamment écrit La Panthère des neiges, prix Renaudot 2019. Le film éponyme est à voir au cinéma en ce moment.



On connaissait Sylvain Tesson l’écrivain, on a découvert Sylvain Tesson l’orateur, mercredi soir 6 décembre au théâtre Nuithonie: à vrai dire, un orateur plein de verve, habile, éloquent, percutant, maniant subtilement l’humour, y compris l’auto-dérision. Proche, par moments, de la raillerie et du cynisme, il ne leur a cependant pas cédé. Il a évoqué un certain nombre de figures l’ayant influencé, auxquelles il voue de l’admiration: Rimbaud, Byron, Montaigne, Hesse, Verlaine, Lautréamont, Nietzsche,… un beau défilé d’auteurs. Cultivé, érudit, oui, c’était manifeste, mais pas clinquant pour autant. Sylvain Tesson a brillé, mais pas d’un éclat tapageur : s’il a beaucoup parlé – l’homme est loquace et le reconnaît volontiers –, et de fort belle manière, il n’a cependant jamais donné l’impression de faire étalage de son savoir.


Sylvain Tesson se trouvait assis à une table, en face du public, non loin d’un modérateur chargé de lui poser des questions. La salle, d’une capacité de 446 personnes, était bondée. Pas de téléphone portable à portée de main – l’écrivain n’en a pas –, mais un calepin. Le Parisien portait, à un doigt, une bague intrigante, une bague représentant un crâne humain – symbole de son côté rebelle, anticonformiste, ou alors, peut-être, de son intrépidité face à la mort qui l’a plusieurs fois menacé, ou encore une manière de ne pas oublier sa condition de simple mortel (cela permet de garder les pieds sur terre). Les suppositions sont multiples. On ne peut que faire des conjectures.


Pour être écrivain-voyageur, il faut écrire et voyager. C'est là une évidence. Mais certaines questions se posent. Pour le voyageur : qu’y a-t-il encore à explorer de nos jours ? Quels sont les interstices ? Pour l’écrivain: qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrire ? Que représente l’écriture ?

Sylvain Tesson le voyageur déplore le fait qu’on veuille se lancer à la conquête de l’espace, coloniser la planète Mars. Il faut prendre soin de notre maison : la Terre, plaide-t-il. Chérir ce que l’on a. Et puis il y a, ici, maintenant, juste là, tant à explorer encore: le royaume intérieur, la sphère de l’imaginaire, le domaine du spirituel, par exemple.


Oui, prendre soin de la Terre, chérir ce que l’on a. Tesson fustige le messianisme, la parousie, l’idiote espérance – il écrit, dans l’un de ses derniers ouvrages, La Panthère des neiges : « La dégradation du monde s'accompagnait d'une espérance frénétique en un avenir meilleur. Plus le réel se dégradait, plus retentissaient les imprécations messianiques. Il y avait un lien proportionnel entre la dévastation du vivant et le double mouvement d'oubli du passé et de supplique à l'avenir. » Tesson poursuit, Tesson condamne : « ‘’Demain, mieux qu'aujourd'hui’’, slogan hideux de la modernité. Les hommes politiques promettaient des réformes (‘’le changement’’, jappaient-ils !), les croyants attendaient une vie éternelle, les laborantins de la Silicon Valley nous annonçaient un homme augmenté. En bref, il fallait patienter, les lendemains chanteraient. C'était la même rengaine : ‘’Puisque ce monde est bousillé, ménageons nos issues de secours !’’ Hommes de science, hommes politiques et hommes de foi se pressaient au portillon des espérances. En revanche, pour conserver ce qui nous avait été remis, il n'y avait pas grand monde. » Tesson se montre dur, mais d’une dureté juste. Il conclut par ces mots : « Les trois instances – foi révolutionnaire, espérance messianique, arraisonnement technologique – cachaient derrière le discours du salut une indifférence profonde au présent. Pire ! elles nous épargnaient de nous conduire noblement, ici et maintenant, nous économisaient de ménager ce qui tenait encore debout. »


Tesson l’écrivain affirme écrire pour un certain nombre de raisons, mais en premier lieu par pur plaisir, écrire pour écrire, indépendamment de savoir si ce qu’il écrit sera publié ou non. L’auteur parisien ne le cache pas : il est content de la renommée dont il jouit, du prix Renaudot qu’il a obtenu pour son livre La Panthère des neiges, de toute l’attention portée à son œuvre. Mais il ne se leurre pas: il sait pertinemment que c’est éphémère, qu’il ne laissera rien derrière lui, après sa mort ; qu’il sera vite oublié. En somme, la gloire est illusoire. C’est peut-être aussi cela que signifie la bague ornant l’un de ses doigts. Donc, en définitive, écrire par pur plaisir, écrire pour écrire, voilà ce qui compte véritablement. Le reste est accessoire.

Il n’a peut-être jamais été aussi intéressant de lire Sylvain Tesson que depuis 2019. Cette année-là, son livre La Panthère des neiges paraissait, et marquait dans la vie de l’écrivain-voyageur, sinon un changement de paradigme, du moins une prise de conscience, un bouleversement. Tesson était tout le temps dans le mouvement, le baroudeur dévorait les kilomètres, il était lancé dans une sorte de course effrénée, mais avec le photographe animalier Vincent Munier, il a appris l’art de l’affût, et a réalisé qu’on peut être autant inspiré en étant immobile qu’en étant en mouvement : il s’agit de laisser les choses venir à soi.


Vincent Munier : une rencontre décisive. Le photographe animalier a invité Sylvain Tesson à l’accompagner au Tibet dans le but de trouver un animal rare et splendide : la panthère des neiges. L’écrivain a accepté l’invitation. Là-bas, il a donc appris l’art de l’affût, « un art fragile et raffiné consistant, écrit-il, à se camoufler dans la nature pour attendre une bête dont rien ne garantit la venue. » L’affût : une révélation, pour Tesson. L’auteur s’exprime ainsi, dans La Panthère des neiges, œuvre composée à la suite de son voyage au Tibet, et couronnée par le prix Renaudot 2019 : « Jamais je n'avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais à regarder le monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d'ombre. Peu importait qu'il n'y eût pas de panthère à l'ordre du jour. Se tenir à l'affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l'air de rien. On peut tenir l'affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. Dans ce monde, il survient plus de choses qu'on ne le croit. » L’affût, on le voit : une profession de foi.


Notons encore ceci : récemment a paru une nouvelle édition de La Panthère des neiges, un beau livre édité par Gallimard, comprenant le texte intégral de Sylvain Tesson et une centaine de photographies de Vincent Munier. Et puis on retrouve également Tesson dans le film La Panthère des neiges de Vincent Munier et de la cinéaste Marie Amiguet, à voir en ce moment au cinéma.


Après sa conférence qui a duré un peu plus d’une heure, Sylvain Tesson a quitté la table à laquelle il était assis, sur la scène du théâtre, pour rejoindre une autre table, située, elle, dans le foyer de Nuithonie. Là, il a pris le temps de dédicacer ses ouvrages. Avant de reprendre la route, une fois encore.


Photo : © Francesca Mantovani

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