Critique de La Gradiva, de Marine Atlan
Note : 4,5/5
Avec son premier long-métrage La Gradiva, couronné du Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, Marine Atlan dresse avec justesse la fresque intime d’une adolescence contemporaine en quête de repères, d’identité et de désirs. Retour sur un coup de cœur de 2026 qui interroge le passage à l’âge adulte, entre inquiétude face à un avenir incertain et réflexion sur l’art et la beauté qu’on peut y trouver, mais aussi sur ces mythes dont on hérite pour travestir le réel et le rendre poétique.

Lors d’un voyage scolaire à Naples, un groupe d’élèves de lycée français·es et leur professeure découvrent les ruines de Pompéi, les vestiges laissés par le Vésuve et l’art napolitain. En parallèle, le film suit les ruminations et les petits moments de vie ordinaire de ces adolescent·es. Parmi elles et eux, il y a Toni : ce dernier part à la recherche des traces de sa grand-mère italienne : celle-ci aurait perdu son mari lors d’un séisme qui a fait s’effondrer le château où ils vivaient, et l’aurait cherché pendant trois jours. Il y a aussi James, objet de désir de la classe, que tout le monde convoite, et Suzanne, impopulaire et profondément seule, très attentive aux liens qui se créent et qui, inlassablement, s’effilochent autour d’elle. Et puis il y a Naples, comme décor intemporel, qui bouillonne de sa beauté mythique.
Un scénario qui se murmure
Le film tire d’abord sa force de sa spontanéité : on a parfois l’impression de regarder un documentaire, tant les dialogues entre adolescent·es semblent improvisés et naturels. On est plongé·es dans leurs existences ordinaires, et il est facile de s’y projeter. Ce naturel se révèle aussi dans la subtilité des scènes : les désirs, les doutes et les angoisses de ces jeunes dégoulinent et se mélangent dans une mise en scène soignée, où les portraits se dessinent d’eux-mêmes, sans construction artificielle. Si bien qu’on attend durant tout le film que quelque chose se passe, et ce n’est qu’une fois la séance terminée qu’on réalise que tout se déroulait sous nos yeux depuis le début.
« Le nuage de fumée remplit ma tête, et le bruit ne s’arrête pas. »
Difficile de parler du film sans évoquer Toni, en qui se cristallise cette adolescence en proie aux doutes, et en quête d’elle-même. Il rumine plus qu’il ne parle, laissant au public le soin de déchiffrer les indices disséminés dans des scènes d’apparence simple, ainsi la tristesse et l’angoisse qui le rongent peu à peu ne sont jamais nommées. Marine Atlan filme une Dolce Vita brisée : là où l’on attendrait une jeunesse insouciante, abandonnée aux plaisirs de la nuit, les soirées deviennent des moments de questionnement. Les rues de Naples sont magnifiques, mais ce n’est qu’une illusion pour maquiller le chaos du monde de 2026, et il faut des mythes pour l’embellir. Toni se construit ainsi sur celui de sa grand-mère, qui aurait tenté par amour de sauver son mari. Mais que reste-t-il quand ce récit se révèle faux, ou moins pur qu’on ne le croyait ? C’est alors toute une identité qui s’effiloche.
Le Vésuve, lui, veille sur ces protagonistes : il incarne l’éruption soudaine mais attendue, ce drame d’une adolescence qui se joue sous nos yeux et dont on ne peut que contempler les dégâts.
Perdu entre contempler le passé et créer le futur
Au final, La Gradiva pose plus de questions qu’il n'apporte de réponses. On sort de la salle en se demandant, à l’instar de ses personnages : laisserons-nous une trace de notre passage sur terre, comme l’art et les derniers vestiges de Pompéi, ou disparaîtrons-nous du jour au lendemain, comme ses habitants ? La réponse n’est pas évidente, mais une chose est sûre, et c’est ce que Marine Atlan semble vouloir transmettre à la jeunesse : même si notre époque paraît perdue dans un chaos indicible, tout n’est pas à jeter, il reste de la beauté et de quoi continuer à croire.
Elle le fait d’ailleurs en concluant son film sur les mots de Suzanne : « Toni s’était trompé. Tout n’est pas sale. »





