Entretien avec le grand illustrateur John Howe

Dernière mise à jour : 31 août

La première saison de la série télévisée Le Seigneur des anneaux: les anneaux de pouvoir sera diffusée le 2 septembre sur la plateforme de streaming Amazon Prime Video. Nous avons rencontré le célèbre illustrateur John Howe, qui a travaillé sur la série. Entretien exclusif pour clap.ch.


C’est l’été, un lundi, nous sommes à la mi-août, et, si le temps n’est plus caniculaire comme il a pu l’être il y a peu, il fait néanmoins encore chaud. John Howe porte une tenue de circonstance, ce matin: short et t-shirt. Il nous a donné rendez-vous aux Bains des Dames, un restaurant neuchâtelois.


Le célèbre illustrateur choisit une table à l’ombre, située au niveau du lac. Nous avons presque les pieds dans l’eau. John Howe commande un cappuccino. «C’est déjà mon deuxième café ce matin», nous glisse-t-il. Le cadre, l’atmosphère, le lieu, tout semble propice à l’indolence, à la flânerie, à la rêverie. Mais ce ne sont là que des apparences, on aurait tort de s’y fier.


En vérité, John Howe est un homme très occupé: en ce moment, nous confie-t-il, il travaille environ à 50% sur Rodolphe, une comédie musicale dont il a créé les dessins et les décors, et qui sera représentée à la fin du mois d’août à Neuchâtel, au Théâtre du Passage.

L’autre moitié de son temps, il la consacre au Seigneur des anneaux: les anneaux de pouvoir, la série télévisée produite par Amazon, dont la première saison sera diffusée le 2 septembre sur la plateforme de streaming Amazon Prime Video.


John Howe donne par ailleurs des cours à l’Académie de Meuron, située à deux pas du restaurant où nous nous entretenons, et la rentrée des classes se profile à l’horizon.


Et ce n’est pas tout: les projets foisonnent, comme il nous l’explique dans l’interview qu’il nous a accordée, à lire ci-dessous.


Bref, le grand artiste ne se trouve pas en disette d’idées, de projets à réaliser, bien au contraire, une puissante veine créatrice semble l’habiter, l’animer. Et John Howe est un infatigable travailleur. Un homme très occupé, disions-nous. Certes. Il a néanmoins trouvé le temps de nous rencontrer afin de répondre à nos questions. Des questions portant bien entendu sur la série TV dont la diffusion est imminente, mais pas seulement: John Howe nous a ouvert les portes de son univers.


Le célèbre illustrateur nous parle ainsi de la série TV Le Seigneur des anneaux: les anneaux de pouvoir, mais aussi de George R. R. Martin et du monde de Westeros, de H. R. Giger et d’Alien, et de bien d’autres choses encore.


A quel moment vous a-t-on contacté pour travailler sur la série télévisée produite par Amazon, Le Seigneur des anneaux : les anneaux de pouvoir? Comment les choses se sont-elles passées?

Je ne me souviens plus à quel moment c’était. En revanche, je me souviens parfaitement pour quoi c’était: la carte de Númenor. J’ai travaillé quelques mois là-dessus, et après les événements se sont enchaînés. La période représentée dans la série TV est une période, dans l’histoire de la Terre du Milieu, où les détails ne sont pas nombreux, et cartographiques, du point de vue des textes. C’est une période très intéressante, mais sur laquelle Tolkien n’a pas beaucoup écrit. Il existe une carte de l’île de Númenor, mais on ne connaît pas sa position par rapport à la Terre du Milieu, il fallait donc chercher les indices disséminés dans les textes de Tolkien, les rassembler, pour recomposer une carte. Rappelons que l’histoire qui est racontée dans la série se déroule 2000 ans avant Le Seigneur des anneaux. Le monde n’est donc pas du tout pareil.


Quelle a été votre réaction, lorsqu’on vous a proposé ce travail? Qu’avez-vous ressenti?

J’ai ressenti de la joie, du contentement. On est toujours content lorsque quelqu’un s’intéresse à ce qu’on fait, et par ailleurs, c’était l’opportunité d’explorer une nouvelle période de la Terre du Milieu. J’ai très peu illustré cette période-là.


Avez-vous tout de suite accepté, ou vous a-t-il fallu un peu de temps pour réfléchir?

Je dis oui ou non très vite, et là j’ai dit oui très vite.


En quoi consiste exactement votre travail sur la série? Est-ce similaire à votre expérience en tant que conseiller artistique pour les films de Peter Jackson?

Le travail est complètement similaire, l’expérience est différente. Celle-ci dépend à chaque fois du réalisateur ou de l’équipe qui est en place. Donc un film, même une trilogie, ce n’est pas du tout pareil à une série, à du streaming. La dynamique est différente. Mais oui, le travail de réflexion et de dessin, lui, reste pareil.


On espère assister à des scènes grandioses, en regardant la série TV, des scènes dignes de celle figurant dans Le Seigneur des anneaux, dont tout le monde se souvient: le combat entre Gandalf et le Balrog. Vous ne pouvez bien entendu rien révéler au sujet de la série, alors revenons quelques instants sur cette scène-phare du livre de Tolkien et du film de Peter Jackson. Vous avez fait de nombreuses illustrations de ce combat, la première date de 1979. Pourquoi cette envie récurrente de représenter ce combat? Qu’est-ce qui vous fascine tant dans cette scène, dans ces personnages?

Je crois que c’est lié à un souvenir d’adolescence. J’ai lu Le Seigneur des anneaux quand j’avais à peu près douze ans, mais stupidement, j’ai lu tout d’abord les deuxième et troisième tomes. Pour la raison suivante: le premier tome n’était jamais disponible à la bibliothèque. Ce n’était pas une bonne idée de les lire dans le désordre, mais je l’ai fait parce que j’étais impatient. Quand enfin j’ai lu le premier tome, j’ai été saisi par la scène du combat entre Gandalf et le Balrog. Ce combat m’a beaucoup marqué, pour des raisons qui m’échappaient à l’époque, mais qui me paraissent évidentes à présent: il renvoie à des scènes telles qu’on en trouve par exemple chez John Martin (NDR, peintre anglais du XIXᵉ siècle dont de nombreuses œuvres, inspirées par le romantisme, représentent des paysages et tableaux apocalyptiques tirés de la Bible, sa principale référence), ou alors évoque ces peintres symbolistes victoriens qui dessinaient les Enfers et le Purgatoire. Et ces mondes extraordinaires, je ne les connaissais évidemment pas quand j’avais douze ans, je les ai découverts par la suite, mais il y a une coïncidence frappante. Il y a dans la scène du combat entre Gandalf et le Balrog quelque chose de mythologique, de dantesque, d’inimaginable. Donc oui, ce combat, je l’ai illustré de nombreuses fois. Je ne fais pas une fixation sur cette scène, je me dis simplement qu’il est toujours possible de porter un regard neuf sur elle, de l’approcher sous un angle nouveau.


Vous allez continuer à illustrer cette scène?

Si l’occasion se présente, oui, c’est sûr. C’est toujours très étrange de participer à la création d’une image qui entre dans la conscience collective. Si vous tapez les termes «Gandalf» et «Balrog» sur Internet, les dessins qui apparaissent sont souvent l’œuvre de fans ou des gens qui apprécient le livre, et ce sont tous les mêmes: les Balrogs représentés sont tous pareils. Ainsi, cette image entre dans la culture populaire. De mon côté, je me dis que le moment est venu de la renouveler, cette image, de lui donner un nouveau souffle, d’illustrer à nouveau le Balrog, mais de manière différente. Cela dit, cette construction de la perception populaire me fascine. Qu’est-ce qui fait que si vous demandez à n’importe qui dans la rue de décrire un dragon, il parviendra à le faire? Personne n’a jamais vu de dragons, ils n'existent pas, et pourtant tout le monde sait à quoi ils ressemblent. Donc oui, ce côté syncrétique, cette construction à long terme à partir de multiples sources me fascinent. L’univers de Tolkien s’inscrit dans la même logique, il suit une ligne similaire: Tolkien est parti de différentes sources qui l’intéressaient, il est en quelque sorte remonté aux archétypes. Et puis il a écrit une histoire.


La première saison de la série Le Seigneur des anneaux : les anneaux de pouvoir a été tournée en Nouvelle-Zélande. Un pays que vous connaissez bien: vous y avez passé de nombreuses années pour les besoins des films de Peter Jackson. Pouvez-vous décrire le lien qui vous unit à cet archipel? Quelle place les paysages de Nouvelle-Zélande occupent-ils dans votre travail?

Partout où l’on va, à la manière d’une éponge, on absorbe, peut-être non pas ce qui nous intéresse – ce terme paraît un peu froid –, mais ce qui nous touche, ce qui nous correspond, d’une façon ou d’une autre. Et où que l’on voyage. J’ai eu la grande chance de passer à peu près huit ans en Nouvelle-Zélande, j’ai donc eu le temps de connaître le pays. La Nouvelle-Zélande rappelle à tout le monde l’Europe, ou le Canada. Il y a de hautes montagnes, qui évoquent les Alpes. On se dit donc que c’est familier, mais dès qu’on s’approche un peu et qu’on regarde dans le détail, on se retrouve complètement ailleurs. En bref, c’est un monde familier mais insolite. Donc parfait pour Tolkien. Comme partout où je vais, j’ai fait beaucoup de photos en Nouvelle-Zélande. Je les mets de côté, et, le moment venu, je les reprends et m’appuie sur elles pour ensuite peindre. J’ai récemment illustré les Contes et légendes inachevés de Tolkien, avec deux autres dessinateurs. J’ai mis de la Nouvelle-Zélande dans mon travail, mais aussi de l’Angleterre et du Jura.


Flashback. Au cours de vos années d’études, vous avez rencontré notamment Moebius (une figure majeure dans le monde de l’illustration) et H. R. Giger (le designer du film Alien). Pouvez-vous nous parler de ces deux artistes dont les univers vous ont marqué? De quelle manière leur influence se manifeste-t-elle dans votre travail (si elle s’y manifeste)?

J’ai rencontré leurs univers longtemps avant de les rencontrer eux-mêmes. Je ne sais pas combien de fois je suis allé voir Alien. Ce film est extraordinaire. Giger était un précurseur: pour une fois, voilà un designer qui n’est pas un produit d’Hollywood. Il était à vrai dire une espèce d’intrus venant faire une chose bizarre et originale au possible, qui ne renvoie à rien. C’était vraiment merveilleux. Et j’ai pu rencontrer Giger par la suite. C’était un homme extrêmement gentil, très doux, ce qui contrastait avec l’univers si particulier qu’il a créé. Quant à Moebius, c’est pareil: je connaissais son univers et j’ai rencontré ses albums avant de le rencontrer lui. C’était un homme totalement lumineux, il semblait répandre une lumière vive, intense; il brillait, littéralement. Lui aussi était quelqu’un d’extrêmement gentil. Avoir la chance de rencontrer ces gens-là, en plus dans un contexte où on a quelque chose à partager, puisqu’on exerce la même profession, c’est un privilège. Cela dit, ces artistes n’ont pas eu d’influence directe, d’un point de vue graphique ou du style, sur mon travail. Mais leur présence est une chose rassurante: ce sont des personnes ayant bâti des univers qui leur ressemblent, originaux, passionnants, des personnes ayant un besoin de communiquer ce qu’elles ont à dire et faisant tout pour y parvenir, et quand elles ont la chance de réussir, c’est très encourageant. On serait dans un monde moins multicolore si ce genre d’individus n’existaient pas. Après, on peut se poser la question de savoir à quel point tout cela est indispensable: à quoi sert l’art? C’est une discussion intéressante.


Si vous dessinez et peignez l’univers du Seigneur des anneaux depuis des décennies et que le grand public vous associe avant tout à celui-ci, votre travail ne se résume pas à cela. Soulignons, pour ceux qui ne le savent pas, que vous avez par exemple illustré les aventures de Conan le Barbare et le monde de Westeros. Tous deux sont bien connus des cinéphiles (on se souvient de l’interprétation d’Arnold Schwarzenegger dans le film de John Milius) et des amoureux du petit écran (la légendaire série des studios HBO Game of Thrones). Votre terrain, s’il est bien celui de l’heroic fantasy et du fantastique, ne se limite donc pas pour autant au monde de Tolkien. Pouvez-vous évoquer ce pan de votre travail que connaissent moins la majorité d’entre ceux qui vous suivent?

Il est clair que cette partie de mon travail est moins visible, parce qu’il ne s’agit pas d’une unité, tout au contraire, ce sont beaucoup d’univers différents, c’est donc plus morcelé. Lorsqu’on débute dans le métier d’illustrateur, on est ouvert à presque tout, parce qu’il faut payer son loyer et manger, mais petit à petit, les demandes qu’on reçoit nous conviennent mieux, et on peut se permettre d’être plus sélectif, d’en refuser, d’aller dans une direction plus précise, tout cela gagne donc en cohérence, en unité, avec le temps. Il y a beaucoup d’auteurs que j’aime illustrer. Je crois que les dessinateurs catégorisent les auteurs par leur capacité d’évocation visuelle. Il y a des auteurs qui ne renvoient pas forcément à un univers imagé, et d’autres oui. J’ai un livre en chantier, l’écriture a été assez longue, mais le texte est enfin fini, après d’interminables allers-retours entre l’éditeur et l’auteur, donc moi. Je vais pouvoir passer à la réalisation des dessins dès qu’on aura une maquette. Je me réjouis.


Et le monde de Westeros, vous continuez à l’illustrer?

Pas pour l’instant, non. J’ai fait un livre à tirage limité il y a très longtemps, et puis un calendrier il y a quelques années. Il s’agissait d’une commande. Je n’ai pas eu l’occasion de retourner dans le monde de Westeros depuis lors, mais je reste complètement ouvert à cette idée. Il y a quelque temps, George R. R. Martin (NDR, le créateur du monde de Westeros et auteur des romans Le Trône de fer) s’est rendu à Neuchâtel, la ville où j’habite. Il avait été invité par le NIFFF (NDR, Festival du film fantastique de Neuchâtel). Malheureusement, je n’ai pas pu m’entretenir avec lui à ce moment-là, parce que j’étais en Nouvelle-Zélande. C’était en 2014. Mais j’ai eu la chance de le rencontrer deux ou trois fois à d’autres occasions. C’est une personne très sympathique. Il n’a pas une vision romantique de son métier, il est très pratique, très terre à terre, tout en ayant beaucoup d’imagination. C’est quelqu’un d’extrêmement travailleur. Pendant très longtemps, il s’est battu pour que son univers soit un peu mieux connu. Il mérite sa reconnaissance, il a travaillé très dur.


Avez-vous d’autres projets en cours en lien avec le grand ou le petit écran?

Oui, une mini-série chez Arte, sur les origines de l’heroic fantasy. On a presque fini le tournage. On a tourné en Allemagne, en Angleterre, en France et aux États-Unis. J’ai d’autres projets, mais pas en lien avec le cinéma. Deux ou trois petits projets d’illustrations, et des projets de statues. Il y a quelque temps, j’ai conçu The Witch King, une statue relativement grande, et à présent je poursuis avec d’autres statues. Par ailleurs, je collabore depuis un moment avec l’horloger Jaquet Droz. L’horlogerie est un univers que je ne connais pas du tout. L’équipe avec laquelle je travaille est composée d’artisans et d’artistes extraordinaires. C’est une très bonne expérience. J’ai également des peintures en cours, toujours dans des univers fantastiques et d’heroic fantasy. Et puis j’écris. Mais pas suffisamment à mon goût. J’ai très envie d’écrire plus. J’ai terminé d’écrire une fiction, un roman pour jeunes, c’est court, une quarantaine de pages. Et ce sera richement illustré. En fait, ce projet est parti de peintures, mais parfois la peinture ne m’amène pas assez loin, alors je passe à l’écriture. Je tiens aussi un blog, où il est question de non-fiction. Je parle de différents sujets qui m’intéressent. Je parle de tout sauf de moi.


Y a-t-il un univers d’heroic fantasy ou un monde fantastique en particulier que vous aimeriez beaucoup voir porté à l’écran?

Oui, et pas qu’un seul, beaucoup! J’ai surtout des références anglophones. Il y a un auteur britannique que j’affectionne particulièrement, il s’agit de Robert Holdstock. Il a écrit toute une série de romans, La Forêt de Mythimages. J’aime aussi beaucoup Robin Hobb, ce serait génial au cinéma. Je lance donc un appel aux producteurs: si vous adaptez à l’écran Robert Holdstock ou Robin Hobb, contactez-moi. Si on me proposait de travailler là-dessus, j’accepterais probablement sur-le-champ.


• Le site web de John Howe, c’est par ici :

www.john-howe.com

L’illustrateur est par ailleurs présent sur Facebook et Instagram (johnfhowe).


• Pour aller plus loin, quelques liens :

La carte de Númenor : www.amazon.com/adlp/lotronprime

La comédie musicale Rodolphe : www.rodolphelemusical.ch

Les montres Jaquet Droz : www.jaquet-droz.com/fr



Carte de Númenor : ©Amazon / Montre Jaquet Droz : ©Jaquet Droz

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