Festival d’Annecy 2026 : jour 1
- Ben-Charif Lopes
- il y a 42 minutes
- 7 min de lecture
Le Festival international du film d'animation d'Annecy a lieu en ce moment. Retour sur une première journée dans la ville française et sur les films Nobody, de Yu Shu et Le Corset, de Louis Clichy.

Réveil à 6h. Je rassemble les dernières affaires éparpillées sur mon bureau, ces petites choses que j'avais laissées là intentionnellement, pour ne pas les oublier, et je les enfourne dans mon gros sac de randonnée. Direction le nord de Lausanne, Epalinges, arrêt de métro Croisettes, pour rejoindre le covoitureur qui me conduira jusqu'à Annecy. Ma toute première fois au plus grand festival de film d'animation au monde.
Tout se passe bien sur la route, le trafic est fluide, la journée s'annonce chaude.
En arrivant à Annecy, la première chose qui me frappe, ce n'est pas le paysage, pourtant saisissant, mais la foule. La ville est pleine de monde à l'occasion du festival. Où que mon regard se porte, je vois des personnes comme moi, des jeunes en grande majorité, des italophones, des Suisses, des anglophones. On se reconnaît à un petit rectangle plastifié suspendu au cou : notre badge d’accès, plus familièrement appelé accréditation. Il est partout. Il nous réunit.
La première chose que je fais une fois arrivé en ville, c'est d'ailleurs de récupérer le mien. Et à partir de ce moment-là, je suis de la partie.

Première difficulté : je n'ai pas de wifi, et je ne connais pas du tout la ville. Mais le festival a prévu le coup : chaque scène dispose d'un réseau gratuit, et on les repère de loin, ces scènes, aux personnes qui s'y agglutinent avec leur badge, aux banderoles, aux bénévoles reconnaissables à leur gilet, aux lignes de démarcation qui séparent l'espace festival du reste de la ville.
Mes deux projections de la journée se dérouleront à Bonlieu, la scène nationale d'Annecy. Je suis ici pour quatre jours. Voici mon programme pour aujourd’hui : Nobody, de Yu Shu, à 13h, et Le Corset, de Louis Clichy, en soirée.
J'arrive trente minutes en avance devant Bonlieu pour être sûr d'avoir une place. La file d’attente est déjà longue, très longue. J'entends des gens qui parlent autour de moi avec une impatience palpable, cette excitation collective propre aux salles avant que les lumières s'éteignent.
Après une quinzaine de minutes, j’entre enfin. La salle de Bonlieu est gigantesque.
C'est là que je découvre les traditions du festival. La plus connue, c'est le lancer d'avion en papier avec les flyers récupérés dans la journée, ou ceux déposés directement sur les sièges. La plupart des avions n'atteignent jamais la scène, mais lorsque c’est le cas, c'est l'ovation.
Il y a aussi les cris. Quand un lapin apparaît à l'écran, toute la salle crie : « Lapin ! » Parfois, dans le silence qui précède la projection, une voix s'élève quelque part dans la salle : « Bonne séance ! » Et toutes les autres voix répondent en chœur : « Merci ! »
Ces traditions créent une atmosphère unique, un sentiment d'appartenance à une communauté qui n'existe que pendant ces quelques jours par an.

Avant que le film commence, le réalisateur et les producteurs chinois de Nobody montent sur scène. L'un d'eux confie, visiblement ému, être « de l'autre côté de la scène » pour la première fois.
Les lumières s'éteignent. Le brouhaha s'estompe. Le film commence.
À la fin, le tonnerre des applaudissements dure longtemps, et à juste titre.
Nobody est un film d'animation 2D d'une beauté formelle remarquable, un vrai poème. L'histoire suit un petit démon cochon, humilié par le Roi Démon, qui décide de former son équipe de pèlerins avec trois autres démons aux allures d’animaux : un crapaud, une belette et un singe. Ensemble, ils se font passer pour le célèbre moine Tang Sanzang et sa troupe, dans l'espoir de devenir des immortels et d'être enfin reconnus comme des individus à part entière. C'est une réécriture très comique d'un grand mythe chinois, Le Voyage vers l'Ouest. On rit pendant une bonne partie du film.
On s’attache à cette équipe de « losers », insignifiants aux yeux du monde, tout en bas de l'échelle sociale, qui se prennent pour des demi-dieux en se déguisant. Des moins que rien qui veulent devenir quelqu'un. Et qui prennent goût à ce statut, d'abord pour le prestige qu'il leur confère aux yeux des autres, puis pour quelque chose de plus grand : le bien qu'ils font autour d'eux, les gens qu'ils aident, qu'ils sauvent. On s'attache à vrai dire si bien au groupe qu'on termine le film avec la larme à l'œil.
Excellent, pour un premier film au festival.

Il me reste trois heures avant la prochaine projection. Je sors et décide de visiter notamment le Vieil Annecy, qu’on surnomme Venise des Alpes. Et on comprend vite pourquoi. Les canaux aux eaux d'un bleu-vert magnifique se faufilent entre des ruelles pavées, proches de maisons aux façades pastel, orangées, ocre, rose. Des ponts en pierre enjambent régulièrement les canaux dans la ville où beaucoup se prennent en photo, les terrasses de cafés et de bars ainsi que les commerces de toutes sortes sont nombreux, et à l’horizon se dressent les Alpes, majestueuses. L'ambiance est à la fois festive, grâce au festival, et méditerranéenne du point de vue du rythme.
Heureusement, la ville dispose de fontaines vertes à moulinet un peu partout, indispensables sous cette chaleur écrasante. Je trouve rapidement un coin à l'ombre sous un arbre près du lac, je grignote quelque chose, et profite de ce moment de calme entre deux films pour me reposer et écrire ces lignes.
La chaleur commence à diminuer, il est temps de retourner à Bonlieu.
Le film du soir est Le Corset, de Louis Clichy, un film franco-belge très attendu, auréolé du Prix spécial du Jury à Cannes.

Le speaker monte sur scène et présente les membres de l'équipe du film. Chaque nom est accompagné d'applaudissements : les doubleurs principaux, dont le très célèbre Alexandre Astier, la productrice, et le réalisateur Louis Clichy lui-même, dont le rôle principal est doublé par son fils Gary Clichy, également présent. Comme le réalisateur de Nobody avant lui, Louis Clichy dit être ému de se trouver « de l'autre côté ».
Cette phrase, entendue deux fois au cours de la même journée, invite à la réflexion. Ces cinéastes, avant de réaliser un film, ont été des passionnés, comme d'autres personnes dans la salle. Ils sont peut-être venus des années auparavant regarder des films dans cette même salle de Bonlieu, en se disant qu'un jour, peut-être, ils présenteraient une œuvre ici. Et dans la salle ce soir, il y a forcément des étudiants en animation, de jeunes passionnés, peut-être la prochaine relève du cinéma d'animation mondial, qui écoutent ces mots et qui se disent que c'est possible. C'est à ce moment-là que j'ai vraiment pris la mesure de ce que représente le festival.
Dans une ferme au cœur du nord de la France, Christophe, 11 ans, suit le chemin de son père. Mais à l'école, à la maison, sur le tracteur, Christophe penche... et tombe. Il est contraint de porter un corset pour marcher droit. Christophe fait partie d’une famille de cinq personnes : mis à part lui, il y a un grand frère, un bébé, sa mère et son père. Tandis que la ferme traverse des moments difficiles, il grandit comme il peut, découvre la musique et joue de l’orgue, fait la rencontre de Clara, avec qui tout semble devenir possible.
Le film touche à quelque chose d'universel, cette histoire assez classique de l'enfant décalé qui n'arrive pas à trouver sa place, parce que son monde intérieur est si différent de ce qu'on attend de lui. Mais Le Corset va plus loin que cela. Il parle des conditions de travail épuisantes d'une famille d'agriculteurs qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts, tout en continuant d'assurer l'éducation de leurs enfants. Et surtout, il parle de cette relation père-fils qui est pour moi le vrai point d'orgue du film : tantôt dans la froideur, tantôt dans l'amour, celui qu'on ne dit pas, mais qu'on montre par des gestes.

Elle est très émouvante, cette famille qui n'arrive pas à se dire « Je t'aime. » Chaque membre porte ses problèmes en silence, sans parvenir à les communiquer, et cette incommunicabilité crée des tensions entre eux. Le père a le poids de sa famille sur les épaules, il a la crainte de ne pas pouvoir remplir le réfrigérateur à la fin du mois, il s’interroge quant à la qualité de ses récoltes, et quant à l'avenir. Et face à lui, il y a Christophe, qui souffre physiquement, qui ne se sent pas à sa place, pas écouté, incompris. La tension entre eux deux est le moteur émotionnel de toute l'histoire.
À la fin du film, l'équipe a eu droit à une standing ovation de plusieurs minutes.
Je sors de la salle. La nuit est tombée. La ville a une autre allure à présent, elle semble plus douce, plus lente. J'ai fait le tour, mangé un panini, la majorité des fast-foods étaient fermés à cette heure-là. J'ai longé le lac, j'ai marché sans trop savoir où j'allais. Et je suis tombé sur la projection en plein air : des gens assis sur l'herbe, dans le noir, regardaient Amélie et la métaphysique des tubes, sur grand écran, sous les étoiles. Je me suis dit qu'une prochaine fois, je viendrais aussi voir un film là, allongé dans l'herbe, avec le lac à proximité.

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