Grand entretien avec Alexandre Jollien (3/3)

Dernière mise à jour : 11 avr.

À l’occasion de la sortie prochaine de Presque dans les salles romandes, grand entretien avec celui qui a coréalisé et coécrit le film, et qui joue dans celui-ci : l’écrivain et philosophe Alexandre Jollien.



J’ai rencontré pour la première fois l’écrivain et philosophe Alexandre Jollien en 2013, à l’occasion de la conférence que le Dalaï-Lama était alors venu donner à Fribourg. J’avais aperçu par hasard Alexandre au cœur de la foule, avant la conférence. L’ayant reconnu, je m’étais permis de l’aborder. Il m’avait répondu avec beaucoup de gentillesse et m’avait accordé une interview. De nombreuses années plus tard, en automne 2021, je l’ai recontacté, à l’occasion d’un autre événement, un événement cinématographique cette fois-ci : la sortie de Presque, le long métrage qu’il a réalisé avec l’un de ses grands amis, le Français Bernard Campan (l’un des anciens membres du trio comique des Inconnus). Presque sera dans les salles romandes dès le 19 janvier. Grand entretien exclusif avec Alexandre Jollien pour clap.ch. Troisième et dernière partie.


Si Nietzsche, Spinoza et Socrate vous sont chers, ils le sont également à Igor, le personnage que vous incarnez dans Presque. Mais, aussi admirables que puissent être ces philosophes, il y a beaucoup plus efficace: le sexe. En substance, c’est ce que vous avez dit à Bienne, au Festival du film français d’Helvétie (FFFH), le samedi soir 18 septembre 2021, après la projection du film. Nous l’avons vu, l’amitié peut être un moyen d’atteindre la joie inconditionnelle. Le sexe en est-il un autre ?


Si le sexe peut s’avilir, devenir une véritable abomination quand il est maltraitant, égoïste, violent, abusif, il peut, ce me semble, devenir un chemin de libération, le lieu d'un partage authentique, de la mort de l'ego et du don de soi. La question est: qui fait l'amour ? Une blessure sur pattes, une âme vorace, un cœur en manque ? Le péril c'est aussi la dépendance, la prise de pouvoir. Swâmi Prajnanpad, un maître indien, dit que l'amour consiste à aider l'autre à relâcher ses tensions. C'est basique mais tellement vrai. Comment aider l'autre à être qui il est, à laisser s'enfuir tout ce qui l'empêche de vivre généreusement ? Le danger, c'est la dépendance, l'avidité, l'instrumentalisation d’autrui. Chacune, chacun doit écouter sa boussole intérieure pour ne jamais tomber dans ce panneau-là. C'est presque paradoxal: à la fois, il faut inviter à une plus grande liberté sur ce terrain-là, et affirmer de manière catégorique que l'instrumentalisation, la violence, la volonté de puissance ne sont pas de l'amour.


Qu’avez-vous à dire au sujet du rapport entre sexe et philosophie ? Quand on pense philosophie, on est tentés de voir l’image d’un être retranché dans sa tour d’ivoire, celle d’un ascète ne jurant que par l’esprit. Avec le sexe, au contraire, on est pleinement dans le corps, on est tentés de voir, là, quelque chose de presque bestial, animal, la part sauvage de l’homme, pour ainsi dire. Que pensez-vous de ces représentations ? Ne sont-elles pas extrêmement caricaturales ? Peut-on ainsi opposer sexe et philosophie ? Sont-ils antinomiques ? Peuvent-ils être conciliés ?


Dans Par-delà bien et mal, le philosophe Nietzsche rappelle combien il est difficile de se considérer comme un dieu à cause de son bas-ventre. Etty Hillesum [jeune femme juive morte à vingt-neuf ans dans le camp de concentration d’Auschwitz, dont les écrits témoignent d’un itinéraire entre joie et liberté, N.D.L.R.], aussi, écrit qu'il est difficile de concilier Dieu et sexe. Force est de constater que dans les moments charnels, il y a une perte de maîtrise, qui peut faire peur mais qui, au fond, est magnifique. Saint Augustin raconte, dans Les Confessions, comment, adolescent, il était troublé par cette chair qu'il ne pouvait pas maîtriser. Il est urgent de nourrir un rapport au corps plus doux, plus bienveillant, moins consommateur. Le sexe est le haut lieu du partage et de l'ascèse. Avancer, sortir de l'égoïsme, fabuleux défi ! Je pense que les philosophes ne se sont pas assez intéressés au domaine de l'affection, du sexe, du corps. Trop souvent, on condamne cette réalité de l'être. Mais la sagesse intègre, fait feu de tout bois. C'est tout l'être qu'il s'agit de pacifier.


À un moment du film, Igor, qui est infirme moteur cérébral, couche avec une jeune femme; cette scène d’amour est comme un baptême, avez-vous affirmé à Bienne. Grâce à cela, Igor va vers la vie. En somme, peut-on dire que vous croyez au pouvoir libérateur de la sexualité, et à plus forte raison pour les personnes handicapées ?


Oui, l'acte sexuel peut être un moment de grande réconciliation, une aide, une étape, un cadeau pour dire oui à un corps qui est tellement dénigré, jugé, catégorisé en permanence. Le tout est de ne pas virer à l'obsession, d’intégrer les désirs, les pulsions dans un chemin de joie, de générosité, de partage, d'échange. On devrait, aujourd'hui, plus s’engager pour le droit à la différence, à la singularité. Il me semble que les applications mettent pas mal de gens sur la touche. Elles exacerbent le poids des apparences. Quand on fait l'amour, il n'y a plus d'étiquettes, plus de handicap. Et c'est magnifique, l'éveil, la libération s’expérimentent avec l'autre, et non pas planqué dans son coin.


Qu’en est-il de l’humour ? Il est très présent dans votre film. Quelle est sa fonction ? A-t-il lui aussi un pouvoir libérateur ?


Rire de soi est un exercice éminemment spirituel. Pratiquer l'autodérision nous libère de la fixation, du narcissisme, de l'esprit de sérieux. Le rire nous aide aussi à embrasser le tragique de l'existence. On va tous mourir tôt ou tard et durant ce laps de temps qui précède la fin, il nous est donné d'apprécier, de partager, d'avancer tous ensemble. Rire et pas se moquer ! Il y a un infini entre ces deux rapports au monde. Le rire ne fait jamais de victime, il libère, allège, soulage, grandit.


Vous avez dit, au FFFH, que vous aimeriez jouer le rôle d’un salopard, parce que c’est très cathartique, parce que toute la vie, quand on est handicapé, on doit sans cesse s’excuser : « Pardon, excusez-moi, vous ne pourriez pas faire ceci, cela ? » Peut-on donc dire qu’à vos yeux, le cinéma représente un exutoire par excellence, ou, du moins, un moyen de rendre plus léger le handicap dont vous souffrez ?


Je ne suis pas un spécialiste mais il me semble que le cinéma a plusieurs vocations. Il peut nuire à la bêtise, inviter à changer le regard, à tordre le cou aux préjugés, c'est, en un sens, un appel à la conversion. Après tout, dans l'Antiquité, on allait au théâtre pour se purifier des passions tristes, c'est la fameuse catharsis. Le cinéma devrait, à mon avis, être plus militant ou, en tout cas, promouvoir davantage la solidarité, créer des liens, dénoncer aussi les injustices. Oui, j'aimerais jouer un jour le rôle d'un salopard, montrer que la souffrance ne fait pas que des saints, et mettre en scène un itinéraire de libération. Mon rêve, c'est d'incarner un psychopathe handicapé qui retrouve le droit chemin grâce à l'autre, grâce à la philosophie et la pratique. J'adorerais tourner dans un thriller et le défi serait de créer le suspense avec un personnage qui est par nature un peu plus lent que la norme. Sacré défi !


Qu’est-ce qui vous attend prochainement ? Quels sont vos futurs projets ? Peut-on espérer vous revoir à l’avenir sur grand écran ?


Le hasard du calendrier veut que je publie un livre, Cahiers d'insouciance, au mois de janvier. Dans cet ouvrage intime, j'ai essayé de suivre, précisément, la voie du maître bouddhiste tibétain Chögyam Trungpa dans ses deux grands chantiers. À savoir se foutre carrément de tout sauf du chemin spirituel et de l'autre, et bâtir une société plus solidaire, plus éveillée. Ce sont, à mon avis, les deux pans d'une spiritualité, s’affranchir mais alors totalement de la peur, de l'avidité, de l'angoisse, de la culpabilité, et se donner à l'autre pleinement et totalement. Quant aux films, je suis arrivé au cinéma par hasard ou plutôt grâce à l'amitié de Bernard. Je n'ai pas de plans, je laisse advenir ce qui doit advenir. Je suis, pour le coup, complètement détaché.


Photo : © Aurélie Felli