Presque

Dernière mise à jour : 11 avr.

Note : 5/5

Cap sur la joie


Long métrage tout à la fois profond, léger et touchant, Presque est une merveille. Une superbe réussite faisant la part belle à la philosophie, à l’humour et à l’amitié ; une invitation à mettre le cap sur la joie.



Presque : ce titre intrigue, interpelle, au point d’aiguillonner, au point d’enflammer notre curiosité – on désire en savoir plus. Et qui de mieux placé pour s’exprimer à ce sujet, que la personne même l’ayant déniché, ce titre ? « Il y a toujours, dit Alexandre Jollien, un décalage entre la réalité telle qu’elle se propose, et nos conceptions qui figent, qui fixent le réel. D’où le titre Presque : nous ne sommes pas tout à fait dans le réel, nous sommes presque dans le réel, parce que nous émettons sans cesse des jugements, nous plaçons des étiquettes sur les autres et le réel; ainsi, il y a un décalage entre la vie et nos préjugés. »


On reconnaît bien là, à travers ces propos, l’écrivain et le philosophe. Et c’est bien ce qu’est Alexandre Jollien : écrivain et philosophe de profession, bien qu’on le retrouve, avec Presque, devant et derrière la caméra. Le natif de Savièse a plus d’une corde à son arc, il le prouve ici : lui qui n’est pas acteur tient dans Presque l’un des rôles principaux, et avec une aisance confondante ; lui qui n’est pas metteur en scène a pourtant coréalisé le film, et d’une manière dénotant une remarquable maîtrise. Devant et derrière la caméra, nous le disions. Mais ce n’est pas tout : Alexandre Jollien a aussi coécrit le scénario du film.


L’autre rôle principal revient à Bernard Campan, l’un des membres du trio comique des Inconnus. C’est dans un registre tout autre cependant qu’il évolue ici, bien loin de l’image que certains ont de lui, celle d’un facétieux, voire d’un clown ou d’un bouffon. L’acteur français incarne un dur au cœur tendre, pourrait-on dire. Résultat ? Une performance sobre et d’une grande justesse.

Louis (Bernard Campan) est directeur d’une société de pompes funèbres à Lausanne. À 58 ans, ce célibataire endurci se consacre entièrement à son métier et ne peut se résoudre à prendre sa retraite. Igor (Alexandre Jollien) a lui 40 ans, un esprit vif dans un corps handicapé. Infirme moteur cérébral, il livre des légumes biologiques sur son tricycle. Le reste de son temps, il le passe dans les livres, à l'écart du monde, avec des compagnons tels que Socrate, Spinoza et Nietzsche. Cela dit, les vies d’Igor et de Louis vont être bouleversées. Leurs chemins se croisent par hasard. S’en suivra une surprenante aventure, un périple ponctué de rencontres, un road trip en corbillard les menant jusqu’au pied des Cévennes. Ces deux hommes que tout semble opposer vont s’épauler pour conquérir petit à petit un art de vivre, une liberté quant au regard de l’autre, nous délivrant ainsi une leçon essentielle: aimer la vie telle qu’elle se donne et se départir de soi.


Le long métrage d’Alexandre Jollien et de Bernard Campan est donc imprégné de philosophie. Mais pas de n’importe quelle philosophie, pas d’une philosophie sans âme, sans souffle, aseptisée, sclérosée, déconnectée de la réalité, comme celle qui, dans les amphithéâtres des universités, a bien souvent droit de cité; non, il ne s’agit pas ici d’une philosophie se perdant en vaines spéculations, en discours abscons, en disputes stériles, en subtilités oiseuses, en arguties; rien de tout cela: Alexandre Jollien se réclame d’une philosophie tout autre, enracinée dans le concret, dans le réel. Pour lui, la philosophie tient essentiellement de l’exercice spirituel, d’un art de vivre. Cette conception de la philosophie rappelle celle des philosophes de l’Antiquité en Occident. Un des souhaits d’Alexandre Jollien était que Presque s’inscrive dans cette conception-là, en donnant des outils philosophiques à tout un chacun. À notre avis, le pari est réussi.


Revenons au titre : Presque. S’il est donc aussi simple que banal en apparence, en vérité il est extrêmement subtil – c’est ce que les mots d’Alexande Jollien, cités tout à l’heure, nous ont révélé. On pourrait dire de ce titre qu’il est comme un condensé de philosophie. Et peut-être, par ailleurs, en quelque sorte un vœu, un appel, un appel à nous détourner de l’usage presque compulsif que nous faisons du jugement, à lâcher notre manie de placer des étiquettes sur tout ce qui se présente à nous, pour embrasser en toute simplicité la joie, la paix et l’amour. Joie, paix, amour: soulignons ces mots si chers à Alexandre Jollien – le philosophe et écrivain l’affirmait déjà en 1999, dès l’avant-propos de son premier livre, Éloge de la faiblesse: « [J’ai] pour guide la joie. »


Presque tape dans le mille : la joie qui se dégage de ce long métrage est communicative. Précisons-le : il ne s’agit pas d’une sotte et aveugle béatitude, bien plutôt d’une joie lucide, solaire, qui ne ferme pas les yeux sur les aspects peu reluisants de la vie.

Et puis Presque est drôle. Intelligemment, finement, judicieusement drôle. En somme, c’est un film tout à la fois profond (cette œuvre propose aux spectateurs des réflexions, et les invite à la réflexion), léger (par son humour intelligent, fin) et touchant (c’est une très belle amitié entre les deux personnages principaux qui est mise en scène).


Il nous faut donc en convenir : Presque est une superbe réussite. Une merveille.

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